29/04/2009

L'USS manipule les chiffres sur le chômage des jeunes

Il y a deux manières d’aborder une crise : paniquer ou raisonner. La première est interdite à qui entend exercer des responsabilités. C’est pourtant la voie choisie par l’Union syndicale suisse (USS)[1] et ses relais politiques. Entre manipulation des chiffres sur le chômage des jeunes et extravagance des propositions, la population a eu droit à des dérapages qui feraient rire si la situation n’était pas sérieuse à faire pleurer les premiers concernés. Raison pour laquelle un recadrage est nécessaire avant d’envisager toute piste de solution.

         Certes, le marché du travail se dégrade, mais les données disponibles ne sont pas catastrophiques. Certaines sont même encourageantes. Le pire des chômages, le chômage de longue durée (plus d’un an), a diminué de 6,1% entre mars 2008 et mars 2009 ; mieux encore : il ne concerne qu’un chômeur sur dix (11,8%). Voilà qui démontre que les mesures actives de retour en emploi fonctionnent, en plus des besoins des entreprises qui ne sont pas toutes frappées de catalepsie.

En témoignent aussi les intentions d’engagement des grandes entreprises suisses pour 2009 (voir en p. x). Certes, une entreprise de taille moyenne sur cinq songe à réduire ses effectifs cette année (Le Temps du 25 mars 2009), mais cela signifie aussi que les quatre autres ne l’envisagent pas. Globalement, selon le SECO, le taux de chômage pourrait passer de 3,8% en moyenne annuelle à 5,2% en 2010. Ce qui équivaut, pour 95 travailleurs sur cent, à garder leur emploi. Il y a pire tsunami. On notera que cette prévision est, pour l’heure, la plus pessimiste de toutes celles que livrent les instituts de prévision conjoncturelle. A ce propos, il n’est pas exclu que l’atterrissage de la récession actuelle ne s’approche. Ce qui pourrait inciter les entrepreneurs aux reins les plus solides à garder leurs collaborateurs, quitte à recourir plus largement au chômage technique.

Annoncer une explosion du chômage des jeunes de 15-24 ans tient donc, au minimum, de l’imprudence intellectuelle, au pire, de la manipulation de l’opinion pour créer découragement chez ceux qui sont en train de se lancer dans la voie de l’apprentissage. Le chiffre de 60 000 jeunes chômeurs, brandi par l’USS, relève, pour l’heure, de la pure spéculation. Car cette catégorie de travailleurs, mieux et plus récemment formée que le reste des actifs, reste moins longtemps dans cette situation. Rappelons qu’il y avait, à la fin de mars 2009, très précisément 22 128 jeunes au chômage, dont 18 045 depuis moins de 6 mois.

Au lieu de se focaliser que la centaine d’apprentis supplémentaire que l’UBS n’engagera pas à l’issue de leur formation, autant considérer plus largement les intentions des entreprises. Les plus importantes d’entre elles, responsables de l’embauche d’un apprenti sur dix dans ce pays, augmenteront même leur effort en 2009 par rapport à 2008 (Handelszeitung du 22 avril 2009). Qui l’eût cru ? Dénonciations démagogiques d’un côté, investissement dans la formation de l’autre. Ces données confirment au demeurant l’appréciation de l’OFFT, à six mois de la rentrée 2009 : « Globalement, la situation sur le marché des places d’apprentissage peut être qualifiée de stable ». Il peut y avoir dégradation ; il ne devrait pas y avoir de catastrophe. Même en Suisse romande. Même à Genève, selon les dernières tendances. Précision : depuis 1998, il y a une augmentation claire du nombre de formation en entreprise. Le nombre des nouveaux apprentis est ainsi passé en Suisse de 60 700 à 65 600, en 2007.

Et pourtant, les propositions les plus loufoques ont fleuri. L’armée, qui se voit investie malgré elle d’une mission nouvelle, devrait ouvrir ses casernes à ces jeunes sans perspective d’emploi, le temps que l’orage passe ! Impossible, répond en substance la Grande Muette (Le Matin du 18 mars 2009). Les prophéties les plus irresponsables ont été faites : « Nous risquons les mêmes émeutes qu’en Grèce en décembre 2008 », n’a pas hésité à déclarer le président du PSS, moderne Nostradamus. Pour les uns, cofinancer des places d’apprentissage et de stage, pour les autres, subventionner des emplois. Et les millions de francs de pleuvoir, par centaines.

Objection et contre-proposition. Les jeunes ne sont pas une espèce plus en danger que d’autres, au contraire. Les familles monoparentales ou les travailleurs plus âgés méritent aussi considération et soutien. Parmi les jeunes, certains sont dans pire situation que les apprentis, par exemple ceux qui abandonnent tout projet de formation à l’issue de la scolarité obligatoire. Plutôt que de réfléchir en termes de publics-cibles, une option obsolète, mieux vaut se pencher sur des modalités individualisées d’aide.

Toutefois, si certaines entreprises viables avaient besoin d’un appui conjoncturel à la marge, un dispositif étatique pourrait être envisagé. Par exemple sous la forme d’une participation au coût salarial, en fonction du potentiel des apprentis concernés. Ce qui se fait à Genève pour les chômeurs de longue durée, par le biais des allocations de retour en emploi, pourrait aussi s’imaginer en Suisse pour les apprentis. Une allocation de maintien en post-apprentissage, voilà un thème de discussion concret. Mais qui exige, pour une discussion tripartite, de sortir des fantasmes et des exagérations qui dévaluent l’effort de formation effectué par les jeunes. Quant aux élucubrations…

(Editorial paru dans Entreprise romande le 24 avril 2009)



[1] Voir les propositions de l’USS sur son site http://www.sgb.ch/fr/f-download/07_JCS_Places-apprentissa....

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Commentaires

M. Weiss, en effet, les pronostics de l'USS... ne sont que des pronostics! Si vous les lisez attentivement, vous constaterez que nous pronstiquons plus de 30'000 jeunes chômeurs inscrits (j'insiste sur le mot "inscrits") et 60'000 jeunes "demandeurs d'emploi"(j'insiste à nouveau sur ces derniers termes). L'imprécision dont vous faites montre en citant l'USS m'étonne, vous qui savez pourtant parfaitement faire la différence entre les personnes inscrites aux chômage (qui apparaissent dans les statistiques du SECO) et les demandeurs d'emploi (qui, s'ils ne sont pas inscrits, n'y apparaîssent pas, mais qui sont en revanche recensées dans l'étude sur la populaition active de l'OFS...). Notre pronostics, vous vous en serez aperçu, tient compte de cette différence de définition et est donc différencié. Pour vous en rendre compte, pourquoi ne pas lire notre texte? http://www.uss.ch/fr/f-download/090219_Jean_Christophe_Schwaab.pdf
Quant à savoir si cette une bonne chose que de sonner l'alarme face à ces prévisions raisonnables, c'est une question d'appréciation, je vous l'accorde. Cependant, il faut garder à l'esprit que la situation des jeunes face à l'emploi est difficile, même si elle est meilleure que dans certains pays voisins (ce qui n'est à mon humble avis pas un argument recevable). Et qu'à long terme, les conséquences sociales peuvent être catastrophiques. A nous, partenaires sociaux et élus, d'y remédier maintenant! Par exemple en débattant de votre proposition d'"allocation de maintien en post-apprentissage", que je trouve à titre personnel très bonne.

Cordialement

Jean Christophe Schwaab, secrétaire central de l'USS

Écrit par : Jean Christophe Schwaab | 30/04/2009

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