21/06/2009

Le capitalisme, la croissance et la bicyclette nucléaire

 

 Ne pas tomber d’une bicyclette immobilisée ? Voilà un exemple d’exploit impossible, sauf pour les acrobates. Et faire marche arrière avec cette même bicyclette, propulsée ou non par de l’électricité d’origine (partiellement) nucléaire ? Encore plus improbable, sauf à chevaucher un engin de cirque. C’est pourtant ce que proposent dans les faits les – rares – partisans de la décroissance économique du monde réel.

Mais plutôt que d’attaquer de front, ces adversaires du libre marché comme du libre échange préfèrent les acrobaties rhétoriques. Et de prétendre que le capitalisme peut ou même, pire, qu’il doit s’accommoder de la décroissance. Or rien n’est plus faux ni plus impossible. Le capitalisme a besoin de la croissance, et réciproquement. Un besoin tout à fait soutenable dès lors que les effets en sont gérés.

Un rappel tout d’abord. La croissance, habituellement mesurée par la progression du PIB, n’est pas un but en soi. Elle ne constitue qu’un moyen grâce auquel davantage de biens et services sont proposés aux populations des Etats du vaste monde[1].

Elle a été rendue possible grâce à l’extension des libertés, et notamment de la liberté d’entreprise. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les performances des pays coupés en deux par la politique (Allemagne de naguère ou Corée d’aujourd’hui). Ou encore de comptabiliser les bénéfices sociétaux de la mondialisation des échanges. Que certains remettent en cause en s’attaquant aux projets immobiliers de l’OMC. On hallucine !  

Autre rappel. La croissance permet aux employés des entreprises productrices de gagner leur vie, aux actionnaires de recevoir une rémunération pour leur prise de risque, aux collectivités publiques de lever des impôts. Ce ne sont pas là des détails insignifiants.

Et ce moyen a de beaux jours devant lui, car nombre de besoins humains ne sont pas satisfaits, surtout dans les pays du Sud. Des besoins fondamentaux tout d’abord. Comme l’accès à des biens de première nécessité – boire, manger, se vêtir, avoir un toit. Ou la garantie des libertés fondamentales – fabriquer des vélos, des métros ou des autos permettant la libre circulation des personnes, produire des journaux physiques ou électroniques pour assurer leur information, pour ne prendre que ces exemples.

Ajoutons-y les besoins que certains considèrent comme artificiels, des articles de mode vestimentaire aux produits les plus sophistiqués de l’électronique. En soulignant que ce qui est artificiel aux yeux de l’un est essentiel pour son voisin, dès lors que l’objet en cause permet une amélioration perçue de son niveau ou de sa qualité de vie. Ou qu’il participe des symboles de statut rendant possible la distinction entre moi et l’autre, une distinction qui se joue sur les critères les plus variables[2]. En clair, l’homme a besoin d’une progression et veut donc que demain soit plus agréable qu’aujourd’hui.

Bref, il y a une demande potentielle énorme tant pour l’économie matérielle qu’immatérielle pour répondre aux besoins objectifs d’une humanité consommatrice. Et grâce ou à cause des envies subjectives, la croissance de cette demande est illimitée. En théorie. En pratique, les ressources de la planète constituent la vraie limite. Et dès lors que les humains sont habités par la vocation de transmettre un patrimoine à leurs descendants, il s’agit pour eux de trouver les solutions responsables afin que le patrimoine collectif – la planète terre – en fasse partie.

C’est là où l’on touche au cœur de la théorie de la croissance de Robert Solow. Ce prix Nobel de 1987 montre, primo, que la quantité de capital augmente la productivité et la croissance, secundo, que les pays pauvres peuvent bénéficier d’une croissance plus forte, en vertu de la théorie des rendements décroissants, et, tertio, qu’un état stationnaire de l’économie n’est jamais atteint, car le progrès technologique permet d’aller toujours plus loin.

En somme, la demande de biens est potentiellement infinie, et l’offre peut lui répondre dès lors que quelques conditions de base sont satisfaites. D’abord la liberté d’entreprise qui caractérise l’économie de marché. Ensuite la liberté de collecter de manière incitative des capitaux pour lui permettre de se concrétiser – en clair, le capitalisme. Enfin la liberté d’inventer pour répondre au défi de créer des biens qui préservent à long terme les ressources tout en accroissant la qualité de vie sur cette terre. Ou comment passer, grâce au capitalisme, de la croissance durable à la croissance éternelle. Par exemple sur une bicyclette à hydrogène, en attendant la télétransportation quantique …

(Editorial paru dans Entreprise romande du 19 juin 2009)


[1] Un ordre de grandeur permet de cadrer le débat, possible grâce aux travaux de l’économiste genevois Paul Bairoch. De l’époque des grandes découvertes, de la première mondialisation du seizième siècle, au début de la Révolution industrielle, vers 1820, la production de biens sur cette planète a passé d’une valeur estimée de 247 milliards de dollars à 695 milliards ; depuis lors, elle a explosé pour atteindre 33 725 milliards de dollars en 1998. Un montant qui, malgré la crise actuelle, a encore crû depuis lors. 

[2] Sur ce thème, on lira avec délectation le classique de Thorstein Veblen, The theory of leisure class, 1899.

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Commentaires

Si je vous comprends bien, vous nous dites implicitement que la croissance peut être infinie dans un monde fini, ici le contraire d'infini. Il est pourtant évident que la croissance finira au même moment que ce monde fini et que cette fin dépendra, en grande partie en tous cas, de l'importance de la croissance, ne srait-ce que celle de la démographie.

Une possibilité de croissance réellement infinie ne peut être liée qu'à la physique cantiques (et non pas quantique). Dès lors, je suis d'accord avec vous, là cela devient possible! Avec suffisamment de cantiques à sa Gloire, "Dieu" réalisera peut-être un miracle: celui qui permettrait une telle croissance.
Ce qui est formidable avec cette théorie, c'est qu'il n'est pas nécessaire de comprendre, il suffit de croire, de se libérer radicalement du réel et de chanter!... Si ça marche, plus tard on dansera!

Écrit par : Père Siffleur | 21/06/2009

Père, un tour sur Wikipedia nous apprend que M. Solow, dont s'inspire M. Weiss, a dit:
"If it is very easy to substitute other factors for natural resources, then there is, in principle, no problem. The world can, in effect, get along without natural resources."

A partir de là, évidemment, n'importe quelle fantaisie est possible et relève de la pure utopie, dans laquelle M. Weiss semble se complaire à merveille et dans laquelle je vais le laisser.

Rappelons aussi qu'en 1987, le Comité Nobel soutenait aveuglément les économistes néolibéraux dont les théories ont accouché, notamment, de la crise économique actuelle. (Sans parler de la calamiteuse gestion des ressources naturelles et du patrimoine de l'humanité depuis 50 ans.)

Écrit par : Vincent Rossi | 24/06/2009

"Comité Nobel"

Pour rappel, le "prix nobel" d'économie n'est pas délivré par la même institution que les prix nobel de sciences exactes.

Cela constitue d'ailleur une vaste fumisterie.

http://www.monde-diplomatique.fr/2005/02/HENDERSON/11930

Écrit par : Djinius | 24/06/2009

"Rappelons aussi qu'en 1987, le Comité Nobel soutenait aveuglément les économistes néolibéraux dont les théories ont accouché, notamment, de la crise économique actuelle."

Des prêts obligatoires,même pour ceux qui ont eu une solvabilité douteuse,parce que l'état américain sous Clinton en avait décider ainsi,pour que les américains ne soient plus discriminer devant les crédits hypothécaires,car les moins riches doivent pouvoir êtres aussi propriétaire,n'a rien à voir avec les economistes"néoliberaux"comme vous le dites.

D.J

Écrit par : D.J | 24/06/2009

Pauvre Djinius,vous n'avez pas trouvez autre chose que le monde diplo,pour définir si l'économie est une science ou non.Autant demander l'avis des astrologues pour nous prouver la validité du bigbang.

A pat celà,si le prix nobel d'économie sont une fumisterie,celà veut dire que toutes les universités du monde qui enseignent la science économique,sont des fumistes.

D.J

Écrit par : D.J | 29/06/2009

DJ: d'accord que le détonateur puisse avoir une source non néolibérale. Mais n'allez pas nous dire que l'explosion de bling bling et de politique du profit à très court terme, telle que nous l'avons subie, est une idéologie socialiste, svp.

Quand Ebner et consort affirmaient que le seul et unique devoir d'une entreprise était de dégager du profit pour ses actionnaires (si possible avec un rendement supérieur à 15%), il était en train de remonter le mécanisme qui nous a pété à la g...

Écrit par : Vincent Rossi | 29/06/2009

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