26/11/2009

La libre circulation n’est pas un jouet

         Une nouvelle initiative populaire, présentée ex abrupto, mi-novembre 2009, par un ex-conseiller fédéral démocrate du centre, pour dénoncer l’accord conclu avec l’Union européenne (UE) sur la libre circulation des personnes. Depuis le printemps, des motions, questions urgentes et autres interpellations d’élus fédéraux du même parti pour exiger en plus l’application de la clause de sauvegarde. Avec pour conséquence de revenir à l’époque des contingents de main-d’œuvre étrangère, dignes d’une économie planifiée. Un appel non voilé d’une conseillère fédérale socialiste aux entreprises pour embaucher en priorité des travailleurs « intégrés ». Dans certains cantons, la revendication d’une préférence cantonale pour éviter des engagements de frontaliers.

A n’en pas douter, l’aggravation conjoncturelle du chômage donne de la fièvre, accompagnée de cauchemars, à certains politiciens. Qui n’hésitent pas à jouer la détresse de certains contre l’avenir de tous, un avenir lié à la compétitivité des entreprises suisses. Car, paradoxalement, à suivre ces apprentis-sorciers, une partie importante des quelque quatre millions d’emplois qu’offre l’économie nationale serait en péril, et plus seulement une minorité en difficulté. En effet, un poste de travail sur trois dépend du commerce avec l’UE.  

Une seule réponse, complexe, s’impose. Regarder d’abord la réalité des faits en face : l’immigration s’essouffle avec la crise[1], le nombre de frontaliers diminue dans la région lémanique comme à Genève[2], le chômage touche nettement moins les travailleurs suisses[3]. Procéder ensuite à une pesée d’intérêts. Cette réponse, c’est celle des partenaires sociaux[4], dont la Fédération des entreprises romandes. C’est aussi celle des partis politiques qui assument leurs responsabilités[5]. C’est celle enfin du conseil fédéral. Qui a refusé, en mai 2009 et pour de bonnes raisons, d’actionner la clause de sauvegarde, une mesure qui purgerait le malade à la mode de Molière…

Son introduction équivaudrait au retour d’obstacles mis à la gestion des entreprises, en plus qu’en un signal négatif pour l’attractivité de l’économie suisse[6]. D’autant que, selon le conseil fédéral, ces engagements de collaborateurs étrangers ou frontaliers ne se sont pas traduits par l’éviction de collaborateurs « indigènes ».

Balayons aussi le fantasme de l’ouverture de nouvelles négociations avec Bruxelles. Durement arrachés, les Accords bilatéraux – une voie imposée par l’UDC à la suite du rejet par le peuple de l’Espace économique européen (EEE) – ont été acceptés par deux tiers des citoyens (et trois quarts des Genevois) en 2000. A deux autres reprises, en 2005, sur leur première extension aux pays d’Europe centrale et sur les Accords dits de Schengen-Dublin, et en 2009, sur leur extension à la Roumanie et à la Bulgarie, le peuple suisse a confirmé son appui à cette voie escarpée. Et l’on imaginerait qu’il soit désormais favorable à leur abrogation ? Qui croit surtout que l’UE serait disposée à augmenter le nombre et l’ampleur de ses concessions à la Suisse ? Il est en revanche certain que la dénonciation d’un seul des Accords équivaudrait à l’effondrement de l’ensemble de l’édifice.

La politique étrangère est matière difficile. Elle ne s’enseigne pas au Café du commerce. Elle inclut par exemple les négociations en cours avec l’UE sur la fiscalité et le maintien du secret bancaire. Elle doit intégrer, pour ne prendre que ces exemples, les enjeux liés à la sécurité continentale et au-delà ou encore à l’approvisionnement énergétique. Elle suppose aussi que la Suisse soit considérée comme un partenaire ferme, et non une girouette. Qu’elle soit, sur le plan interne, fidèle à sa réputation d’Etat de droit. Or la préférence nationale, cantonale ou municipale, tant qu’à faire, ne respecte pas les Accords avec l’UE.

Cela ne doit évidemment pas empêcher les employeurs, lors de chaque engagement, de procéder à un examen attentif, sous toutes leurs facettes, des candidatures que le marché de l’emploi leur propose. Tout responsable des ressources humaines sait toutefois que le niveau des compétences n’est pas suffisant ; l’appétence des candidats, leur volonté de décrocher un emploi et de le garder, bref, leur personnalité pèsent tout autant dans la balance.

Le temps de l’interdépendance est arrivé. Avec ses avantages, avec ses changements, dont certains peuvent être vécus comme des inconvénients et se traduisent même en drames individuels. Mais revenir à un âge d’or, en réalité celui d’une moindre prospérité générale, est irresponsable. C’est aussi l’expression d’une tentation réactionnaire. 

(Editorial à paraître dans Entreprise romande du 27 novembre 2009)



[1] En 2008, la population étrangère résidante permanente a augmenté de 76 916 unités. En 2009 (fin août), l’augmentation est de 48 088, selon les chiffres de l’Office fédéral des migrations. Détail piquant : Christoph Blocher se plaint de l’arrivée de travailleurs allemands (« mille chaque mois, en pleine récession »). A-t-il conscience que les retours des Serbes dans leur pays sont plus nombreux ? Selon la statistique des étrangers calculée par l’ODM à fin août 2009, il y a eu, par rapport à l’année précédente, 20 872 Allemands en plus, mais 21 617 Serbes en moins !

[2] Selon la Statistique de l’emploi de l’OFS, valable pour le 3ème trimestre 2009.

[3] Avec un taux de chômage qui a atteint 4% en octobre 2009 (2,9% pour les travailleurs suisses, soit 89961 personnes), le chômage de longue durée (plus d’une année) - qui est le drame véritable - ne concerne que 14% des chômeurs (22416 personnes) suisses et, là aussi, surtout étrangers peu formés.

[4] Lire, sur le site de l’USS www.uss.ch, « Pourquoi un chômage si important ? La cause n’est pas la libre circulation des personnes, mais une politique qui aggrave la récession », septembre 2009 ;

sur celui d’economiesuisse www.economiesuisse.ch « Juste renonciation à la clause de sauvegarde », communiqué du 25.05.2009 ;

sur celui de l’Union patronale suisse http://www.arbeitgeber.ch/f/webexplorer.cfm?ddid=82525CF9..., « Judicieuse renonciation à la clause de sauvegarde ».

[5] Lire sur le site du PLR www.plr-fdp.ch, FDP.Die Liberalen äussert sich zur Ventilklausel », communiqué n° 20 du 28.05.2009.

[6] Notamment pour l’engagement de personnel communautaire qualifié voire très qualifié, des infirmiers aux informaticiens en passant par les spécialistes financiers.

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Commentaires

" Regarder d’abord la réalité des faits en face : l’immigration s’essouffle avec la crise[1], le nombre de frontaliers diminue dans la région lémanique comme à Genève[2], le chômage touche nettement moins les travailleurs suisses[3]"

Plus je vous lis et plus je me demande, vraiment, si vous vivez pas sur Mars !!

(@_@)

Écrit par : Loredana | 26/11/2009

En ce qui concerne la clause de sauvegarde, le Conseiller National Philipp Müller (FDP) n'est pas du tout d'accord avec vous et ses propos font réfléchir.
Il parle d'un gouvernement qui est "harmoniesüchtig" (= qui a une envie maladive d'avoir des relations hamonieuses) et qui se met à genou un peu trop rapidement.
L'intorduction de la clause de sauvegarde aurait été possible à partir de juin 2008, mais à l'époque l'économie était en pleine expansion et on avait pas besoin de cette clause.
La deuxième possibilité de la réontroduire était juin 2009, à un moment où on pouvait prévoir un chômage grandissant. Mais rien était fait.

Ce qui est inquiétant, c'est que les pays qui nous entourent appliquent très facilement un certain protectionnisme (Sarkozy qui s'exprime contre la délocalisation et qui plaide pour une relocalisation etc. dans une interview radiOtélévisée en février de cette année)tout en prônant une ouverture totale. Et nous la Suisse, nous devons toujours être les "meilleurs élèves" des droits" en vigueur.
Récemment une juge fédérale m'a dit ceci: "Je suis contre l'adhésion de la Suisse à l'Europe, parce que nous les Suisses, allons appliquer tous les règlements à la letre, tandis que les autres pays européens en prennent le strict minimum".

Je pense qu'il faut être très attentif, les gens sont inquiets, souvent avec raison, et il faut en tenir compte !

Écrit par : Marion Garcia-Bedetti | 26/11/2009

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