29/12/2009

lettres de lecteurs et blogs: deux poids, deux mesures.

Une démission des éditeurs, une quête trop souvent réussie d'irresponsabilité juridique dans un domaine encore flou, peu régulé, voilà à quoi ressemble de plus en plus clairement les blogs des journaux. La Tribune de Genève ne fait pas exception, au contraire. Avec, à la clé, la création d'une inégalité de fait dans la contrétisation de la liberté d'expression. Entre la lettre de lecteur physique envoyée à son journal et un "post" sur l'un des "blogs" de ce même journal, le simple fait de passer d'une édition physique à une édition électronique, du français au franglais semble gommer toute responsabilité pour l'éditeur, trop heureux de s'en décharger sur le blogueur. Comme s'il ne craignait pas de donner à penser qu'il anticipe la disparition de sa rédaction, un centre de frais, au profit (!) d'un fil de news d'agences électroniquement gérées ! D'où cet appel à la responsabilité sociale de l'éditeur, et dans le cas de la Tribune, d'edipresse.   

Y aurait-il alors deux types de lettres de lecteurs ? Celles de l'édition physique, contrôlées, limitées, coupées le cas échéant, mais aussi estampillées - la lettre du jour - par une rédaction qui exerce un contrôle a priori. Qui témoigne dela sorte de sa vigilance sur leur contenu, ni injurieux, ni grossier, ni diffamatoire, ni calomnieux, respectueux au fond comme à la forme des normes légales. Et puis celles de l'édition virtuelle, où l'éditeur se fie au sens des responsabilités du blogueur, où le contrôle n'intervient, au mieux, qu'a posteriori. Ce qui revient à transférer à celui-là un sacré fardeau dont il use et trop souvent mésuse. Surtout dès que la haine de l'autre est de la partie. Et les blogueurs de se répondre comme des boxeurs, sans jamais craindre les coups bas que l'anonymat favorise. Il suffit de lire les réactions suscitées en cette fin d'année par deux articles de la Tribune, l'un sur ce que Genève ristourne à la Haute-Savoie grâce à l'imposition à la source des frontaliers, l'autre sur Genève qui a cassé ses barrières en 2009.  

Or cette évolution représente une démission non acceptable de l'éditeur. L'exercice de la liberté d'opinion ne suppose pas un soutien aveugle, que d'aucuns pourraient regarder comme lâche, des médias à quiconque s'en empare, au motif ou avec l'excuse de l'absence de limite physique du web, contrairement au nombre de pages limité de l'édition sur papier. Cet exercice suppose au contraire une surveillance, un parrainage, une sélection éclairés, délégués à la rédaction électronique, à l'aune des moyens offerts à son équivalent physique. Sinon, on court le risque d'abolir toute inhibition, on n'est pas loin des appels à l'exclusion, au lynchage, de la haine de l'autre à l'état brut qu'on a pu voir dans le débat sur le Ceva et qui reviendra au détour de tout sujet à composante protectionniste, du chômage au cassis de Dijon, de la mise en oeuvre des accords bilatéraux à la présence de certaines communautés en Suisse. Loin d'avoir affaire à des citoyens, on cède aux pirates de la démocratie.

Cela implique qu'un entrepreneur "socialement" responsable - un éditeur ne se doit-il pas d'être exemplaire à cet égard ? - ne peut développer que ce qu'il domine. Une nouvelle offre de prestations suppose un ensemble de précautions. Ce qui est exigé de toute entreprise qui met sur le marché de nouveaux produits vaut aussi pour les médias. Ces précautions supposent des moyens, pas seulement technologiques, mais aussi humains. Et donc des arbitrages. Mieux vaut renoncer que faire à moitié, ou mal faire. Voire contribuer à (laisser) faire le mal. Que ne reproche-t-on pas aux armuriers et autres vendeurs de canons dont on exige, à juste titre, qu'ils contrôlent l'identité de leurs clients. Aurait-on oublié que la langue - ou le doigt sur une touche de clavier - peut être la meilleure ou la pire chose du monde ? Ou faudra-t-il que la politique se mette à légiférer pour obliger les médias à modérer a priori les blogs qui sont de leur ressort ? Ce qui n'a pas été nécessaire pour les lettres de lecteur traditionnelles. Da capo.

Ce souhait pour 2010 n'en prend que plus de relief: si les éditeurs ne prennent pas au sérieux les responsabilités qui accompagnent leur métier, ils y perdront en crédit, et peut-être en liberté de manoeuvre (Les doubles sens sont permis...) En cette fin de 2009, une chose est sûre: la démocratie y a perdu en dignité. Et l'excuse des passions à laisser s'épancher n'est pas recevable, quand elles se voient incitées au défoulement.

Petit bénéfice collatéral de cet appel: en créant des postes de modérateurs - un cent, mille ! -, les médias apporteraient leur pierre à la lutte contre le chômage. Un bénéfice irréaliste, au vu de la crise qui ne les épargne pas...  

 

13:41 | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | | |

11/12/2009

Valeurs de droite obligent !

         Dans le cadre solennel d’une cathédrale Saint-Pierre remplie jusqu’au dernier rang, après avoir prêté serment en s’approchant des Ecritures[1], le nouveau conseil d’Etat genevois a fixé le cap de la législature. Les accents donnés à son discours par son président, François Longchamp, n’ont pas manqué d’ambitions sélectives. Le temps du « ni-nisme » - ni hausse d’impôts, ni baisse de prestations - est bel et bien révolu[2]. Valeurs bourgeoises et républicaines, projets étatiques d’infrastructures et réponses aux défis du temps présent pour Genève ont ainsi trouvé la place qu’ils méritaient.

         La juste valorisation de l’effort et du travail a souligné que la richesse d’une nation ne naît pas du hasard, mais de la volonté de ses citoyens.  On n’aura pas célébré le nom de Calvin en vain pendant toute une année. A cette réserve près que l’alma mater n’a pas eu droit à la moindre mention : son 450ème anniversaire préfigure-t-il son chant du cygne ? Pas un mot non plus de la HES genevoises qui n’offre même pas au gouvernement le prétexte d’être autonome, comme l’uni, pour être oubliée. Au fond, un mot, une valeur manquait qui aurait compensé ces carences : l’excellence.

         En revanche, l’accent mis sur la sécurité, « première de nos libertés », a mis en évidence la volonté de cohérence d’une majorité gouvernementale désormais à droite avec son programme et son succès électoral. Les effectifs supplémentaires demandés pour la police devraient lui être accordés par un parlement partageant les mêmes buts, une fois assuré le retour à une durée du travail débarrassée de sa machine infernale à heures supplémentaires.

Quant au respect de la population pour les forces de l’ordre, il passera par le respect de l’ordre - et des ordres - par ces mêmes forces. C’est aussi cela, « repenser les valeurs qui animent la police, sa manière d’être commandée, le fonctionnement de son état-major et son sens des priorités ». La mise hors d’état de nuire des « zizous » et autres dealers[3] doit l’emporter sur le contrôle du port de la ceinture de sécurité, important mais pas essentiel. Sacrée mission pour Isabel Rochat, dont le courage d’avoir repris les rênes d’un département ne peut que susciter un fort soutien politique, sacré défi pour une hiérarchie policière mise au pied du mur !

L’esprit de Genève, fait de dynamisme et d’ouverture sur le monde et la région - un angle d’attaque aussi choisi par le président du Grand Conseil dans son allocution - devrait trouver plusieurs pistes de concrétisation. Pas seulement sur le tarmac d’un aéroport apte à accueillir de gros porteurs, mais aussi dans la colline de Pinchat, bientôt percée, avant celle de Champel, pour permettre le passage du RER transfrontalier, et aussi par-dessus ou dessous un lac qui devra rapprocher et non plus séparer les habitants de ses deux rives. La mobilité, dans toutes ses formes, doit retrouver droit de cité. Ce conseil d’Etat est donc collectivement tenu d’exhiber son permis de conduire. Pour le permis de construire 10 000 logements en quatre ans, et de jeter les fondations du PAV, il lui reviendra de convaincre une majorité de ne plus écouter les sirènes des bloqueurs.   

Afin de mener à bien ces projets qui ne sont pas que d’infrastructures, des moyens importants seront nécessaires. L’ouverture aux entreprises multinationales, l’importance du secteur financier ont fait judicieusement l’objet d’attentions particulières. Les entreprises locales n’ont pas été oubliées, qui devraient enfin voir une réforme radicale ( !) de la taxe professionnelle. Ce ne sera pas de trop pour permettre une sortie de crise à ceux qui financent directement ou indirectement, par les emplois créés, les projets dont Genève a besoin.      



[1] Ah les pudeurs d’une République qui a refoulé le rôle d’une Eglise nationale, sans imaginer que le vide ne le resterait pas !

[2] D’autant que le peuple a plébiscité un allégement de la fiscalité sans effets, à ce jour, sur la générosité d’un Etat très providentiel.

[3] Pour ne prendre que cet exemple, la fin du marché de la cocaïne au Parc St-Jean est impatiemment attendue par ceux qui sont contraints de le traverser.

16:48 | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | |

03/12/2009

Premier pas vers un Yalta des médias romands

 

         La décision de fusion des médias audiovisuels romands de service public était attendue car nécessaire. Sa mise en œuvre, en janvier 2010 déjà, est à saluer. La nouvelle marque RTS (Radio Télévision Suisse), née du processus de convergence entre la RSR et la TSR, devra faire la preuve par trois médias – outre la radio et la télévision, la RTS est fortement présente sur internet – des avantages qualitatifs de cette réforme, à quoi s’ajoutent les aspects quantitatifs, en termes d’efficience des ressources mises à disposition. Les craintes des milieux politiques de gauche, très attachés au pluralisme de l’information, surtout quand il est en leur faveur…, sont mal fondées. En réalité, les vrais enjeux sont ailleurs. Reprise da capo.

         Cette fusion s’inscrit dans un processus national, voulu pour l’ensemble de la SSR par son conseil d’administration. Depuis trois déjà, la convergence médiatique existe à la minuscule Radio e Televisiun Rumantscha. En Suisse italienne, la RSI a suivi de près. C’est maintenant au tour de la Suisse romande, avant de toucher, en 2011, la Suisse alémanique. Elle traduit pour ce pays un phénomène qui a fait ses preuves à l’étranger. Scandivavie, Bénélux, Grande-Bretagne et Canada, autant d’exemples quotidiens des avantages d’avoir coordonné la fonction d’information, celle qui fait le plus parler d’elle. L’Union européenne de radiotélévision en a dressé la liste ; ils vont des opérations communes ou du partage des compétences à une créativité boostée par le fait de travailler au moins partiellement côte à côte et non plus dos à dos. Bref, loin d’écrire des partitions à l’unisson, la fusion permet de multiplier les variations sur un même thème.

         Le choix du moment montre que le rythme de la réforme est enfin soutenu. Le dinosaure SSR, quasi-monopole bureaucratique décrié, pas toujours à tort, a pris conscience que le temps jouait contre lui. La concurrence internationale et régionale, mais aussi les modifications des habitudes des consommateurs et des annonceurs exigeaient en effet une réponse efficace, économique et efficiente. On peut à cet égard regretter que la SSR en général, la RTS en particulier aient réfléchi en termes de moyens en gros constants. La modestie des économies budgétisées (6 millions sur un total de dépenses de 392 millions en 2010, soit moins de 2%) par la RTS montre que le mammouth romand garde le gros de sa graisse. Attendre le salut d’une hypothétique hausse de la redevance témoignerait d’un optimisme peu de saison ; la récente offensive de Billag contre les PME pour récupérer des redevances en déshérence fait d’ailleurs penser à l’enrôlement d’adolescents pour défendre Berlin en 1945. Quant aux recettes publicitaires, elles fluctuent plus encore que l’économie réelle.

Quoiqu’en pensent les syndicats, la RTS sera donc amenée à exiger de ses collaborateurs une productivité en hausse. La composition de ses équipes de reportage, avec journaliste, preneur de son et cameraman, devra se rapprocher des normes retenues par les médias privés ; pour l’heure, elle fait encore penser aux équipages des avions à hélice, avec leurs pilotes, copilotes, mécaniciens et radio-navigateurs. Sauf que les compagnies aériennes, elles, se sont bon gré mal gré adaptées. On peut concevoir que des résistances internes se manifestent ; à la direction de la RST de trouver les modalités de transition vers le nouveau régime.

Une direction qui ne devrait pas avoir de peine à montrer le côté infondé des critiques en matière d’uniformisation de l’opinion, voire de prise de pouvoir libérale. Si au moins ! Les chroniqueurs attitrés de la RSR actuelle, les Anne Bisang, André Langaney, Elmer Leuenberger devraient-ils se mettre à trois pour contrer l’argumentation du seul Beat Kappeler ? Mise au point, Temps présent et le TJ donnent-ils l’impression d’une seule et unique doxa ? Ce ne sont pas les structures qui créent ou simplement favorisent l’uniformité de la pensée ; c’est le conformisme des individus. A cet égard, la RTS est confrontée au défi d’investir dans une formation de qualité pour ses journalistes. Car la fusion n’est qu’un moyen au service de  l’enjeu fondamental auquel elle est confrontée : renouveler son public, et notamment attirer et fidéliser les jeunes.

Quant aux milieux politiques, ils devront prendre leurs responsabilités pour la suite de cette première réforme opérationnelle. Pour qui tient au fédéralisme, il n’est pas imaginable que la majorité des collaborateurs des médias romands soit concentrée à Lausanne. Alors que la presse écrite y trouve de plus en plus ses marques, l’information audiovisuelle a vocation à remplir les étages de la tour genevoise. Et pour le reste, que les directions continuent de diriger !

16:07 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |