17/03/2010

La fuite des valeurs

La fuite. Depuis que le Conseil fédéral a été contraint de se soumettre, un treize mars 2009, un vendredi noir s’il en fut, au diktat de puissances étrangères en crise pratiquant la chasse ciblée aux boucs émissaires, la fuite en avant tient lieu de stratégie ultime pour nombre d’acteurs du Landernau helvétique. Sauf que le chacun pour soi désordonné - pour son canton, pour son parti politique, pour son secteur économique -, est à mille lieues du tous pour un, condition rationnelle du un pour tous. Au-delà de difficultés au fond pas pires que celles que dut affronter la Suisse au sortir du deuxième conflit mondial, il en va de la mise à l’épreuve des valeurs qui fondent cette nation de volonté. Or, supprimez la volonté, et c’est la nation qui fait pschiiit ! 

 

En devant accepter de mettre sur le même plan la soustraction et la fraude fiscales pour les clients étrangers de ses banques, la Suisse a ouvert une brèche dans le premier polder de sa place financière. A un an de distance, certains craignent que, de proche en proche, d’autres digues ne cèdent. Mise sur le même pied de la clientèle nationale en matière de délits fiscaux, déclaration de conformité fiscale, échange automatique d’informations, le tout sans la moindre contrepartie, sont désormais ouvertement évoqués voire souhaités par une cinquième colonne qui n’est même pas honteuse d’aller au-delà des exigences étrangères.

 

Les discussions pourront se poursuivre à l’infini sur l’autisme de la Suisse, absente de réunions internationales qui préparèrent, en 2008, la mise au pilori de sa place financière, sur sa perte de poids au sein de l’OCDE et d’autres instances multilatérales. Ou encore sur la légèreté et l’imprudence coupables, pour dire le moins, d’une banque suisse qui a excellé à mettre la Confédération dans l’œil du sheriff américain. Ou aussi sur la cécité, largement partagée, face aux changements résultant de la mondialisation des échanges et au repositionnement qu’elle imposait en termes de spécialisations économiques comparatives. Ou encore sur l’hypocrisie à géométrie variable d’Etats étrangers, lancés dans une véritable guerre économique, comme sur leur myopie : fuyant la Suisse, leurs ressortissants iront dans de vrais paradis plutôt qu’au bercail. Mais le fait est que la désunion, l’irrésolution, la soumission règnent à l’intérieur des frontières. Tout le contraire de ce dont ce pays a besoin pour sortir la tête haute de ses difficultés.

 

Oublieux de leurs origines, celles qui ont fondé ce pays et, partant, sa prospérité, certains responsables ne peuvent, les (futurs) pauvres, connaître leur destination. Du coup, ils vont droit dans le mur. La Suisse, à la différence d’autres pays, était basée sur une relation où le citoyen était le maître de l’Etat, où le fardeau de la preuve était mis sur les épaules de l’administration, où le banquier était une garantie de discrétion et de confidentialité, où la sphère privée était considérée comme inviolable. Ses citoyens courent désormais le risque d’un dérapage non contrôlé faisant de l’Etat leur maître, de l’administration son nervi, du banquier un auxiliaire de la police, de la sphère privée une peau de chagrin. Triste avenir !

 

Plutôt que d’offrir un front uni comme le Luxembourg en est capable, un pays dont 45% du PIB provient de son secteur financier, plutôt que de mettre au point sereinement une réplique coordonnée, la Suisse se divise, se délite, s’affole. Et s’adonne à son tour à la chasse aux boucs émissaires, à la lutte contre les bonus, un dérivatif pour le moins populiste. Il est vrai que les perspectives sont inquiétantes. Les fuites se multiplient. En vrac, fuites de clients, d’emploi, de rentrées fiscales, de crédit, de la face, des valeurs.

 

La crise actuelle aura toutefois un mérite si elle aide à redéfinir ce qui fonde la communauté de destin des Suisses. Les modifications de la loi fédérale sur les banques, le sort des conventions de double imposition négociées avec une vingtaine de pays étrangers seront certes des indications très claires. Mais les réponses données tant par les élus que par les citoyens sont insuffisantes et surtout risquées, car leur issue est imprévisible.

 

En ce jour anniversaire, il convient plutôt d’en appeler à une réflexion refondatrice de ce pays. Un débat à large respiration doit avoir lieu sur les relations et les potentialités respectives de l’industrie et des services, sur leur contribution à la richesse collective, sur les relations de ce pays avec l’étranger, Etats et marchés confondus, sur les rôles de l’Etat et du citoyen, sur les missions du premier, sur les libertés dont le second doit jouir, sur les responsabilités qu’elles impliquent. Plutôt que de fuir, l’heure est à se retrousser les manches et à se triturer les méninges. Pour mettre fin à l’actuelle danse de Saint-Guy. Pour redonner confiance dans l’Etat de droit comme en l’avenir de ce pays.

(Publié dans Le Temps du 13 mars 2010)

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