15/04/2010

La pauvreté n’est pas qu’une affaire d’argent

La Conseil fédéral a rendu publique la « stratégie globale de la Suisse en matière de lutte contre la pauvreté », un long titre pour une longue réponse, en 139 pages[1], à une motion d’une Commission parlementaire. Une longue réponse d’où les pauvres, avec leurs demandes, sont paradoxalement presque absents.

A large respiration, le rapport fédéral prend en considération toutes les étapes de la vie : la pauvreté, ça peut commencer dès l’enfance, avec des ratés à l’école, ça s’accroît parfois à l’âge adulte, surtout pour les familles monoparentales, ça s’efface souvent au troisième âge, grâce à l’efficacité du système suisse des retraites. Ce document est à la fois riche en propositions, à l’aune de la complexité du phénomène, et d’une pauvreté assumée quant aux moyens mis à disposition par la Confédération pour combattre ce fléau, fédéralisme oblige.

Sa carence la plus frappante touche aux « attentes des personnes concernées par la pauvreté ». Seul un maigre avant-dernier chapitre, portant ce titre, lui est consacré. Or ses cinq pages sont capitales. Elles démontrent, paroles de pauvres à l’appui rapportées ici, que la pauvreté n’est pas qu’une affaire de collaboration institutionnelle entre assurances sociales (chômage, invalidité et aide sociale). Ou de lutte contre les effets de seuil et, partant, contre les incitations négatives à travailler.

Certes, la pauvreté est liée au manque de formation, lui-même cause de chômage ou à tout le moins de bas salaire. Avec, à la fin du jour, l’exclusion sociale qui définit la pauvreté en Suisse : Exclusion absolue : « je saute le repas de midi, je dois bien économiser quelque part ». Exclusion relative : « je n’achète pas d’habits neufs, et cela pose problème par rapport à mon intégration ». Précision : en 2007, la Suisse comptait, selon les derniers chiffres officiels disponibles, 380 000 personnes entre 20 et 59 ans au-dessous de la ligne de pauvreté, soit 8,8% de la population considérée. A quoi peuvent s’en ajouter 234 000 autres (3,1%) à qui l’aide sociale permet de franchir ce seuil. On est loin du million de personnes qu’annonçait Caritas à la même époque.

Mais se limiter au manque de collaboration interinstitutionnelle, « cette conclusion centrale du rapport », c’est ne regarder la pauvreté que de l’œil gauche, celui que privilégient notamment les institutions d’entraide dont l’influence est sensible sur la teneur de ce document. C’est oublier que l’offre de moyens financiers, s’additionnant les uns aux autres, est insuffisante pour répondre aux demandes des pauvres. Qui « revendiquent essentiellement le droit de participer, de même que du respect et de l’estime ». Bref, d’être considérés comme des êtres humains que l’on aide à se relever, non comme des assistés maintenus dans un état de dépendance.

Cette conclusion n’aurait pas manqué d’être renforcée si les auteurs du rapport avaient interrogé un échantillon représentatif de pauvres. Trois maigres sources, dont une qui se limite à douze interviews, qui dit moins ? « Parlez avec nous, pas de nous ». Le reproche est éloquent. Sans combiner l’offre et la demande, le risque de mettre en branle des moyens inadéquats voire disproportionnés n’est pas mince[2].

Ce rapport est désormais mis en consultation. Les cantons ont annoncé un contre-rapport pour l’été 2010. L’Association des villes suisses se plaint d’ores et déjà que la Confédération n’entende pas jouer un rôle majeur dans la lutte contre la pauvreté. La gauche réclame des entreprises un salaire minimal. Ses compagnons de route rêvent d’allocation universelle. Caritas se fixe pour but de réduire de moitié la pauvreté d’ici à 2020.

A tous, ce rappel : depuis 1992, la proportion de pauvres a oscillé autour de 8%, bon an mal an, crise ou pas crise. Les maux relatifs et concrets se combattent mal à coup d’affirmations absolues et abstraites. 

(paru dans Entreprise romande du 16 avril 2010)



[2] Un exemple d’excès de considération pour l’offre de prestations : l’extension aux indépendants du droit aux allocations familiales. Cet angle d’attaque de la pauvreté, mentionné jusque dans le communiqué de presse du Conseil fédéral, préoccupe probablement davantage le Parlement fédéral que les premiers intéressés. En matière de ciblage, on a vu mieux !

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Commentaires

Allez dire à quelqu'un qui n'a que 320.- pour son mois, après avoir payer son loyer et son assurance, que la pauvreté d'est pas une affaire d'argent!

Pour réduire la pauvreté il faudra flinguer les pauvres, dans une manifestation par exemple, vous faite comme en 32, vous tirez dans le tas, c'est pas grave c'est des pauvres!

Écrit par : dominiquedegoumois | 15/04/2010

Il est vrai que les auteurs de ce lamentable rapport ne sont pas concernés par la "pauvreté", et qu'ils en ignore certainement même la signification.
C'est tellement plus facile d'écrire des âneries que de prendre des contacts avec les responsables des groupements caritatifs (Emmaus, centre social protestant, caritas, hospice general etc)afin d'obtenir des informations correctes et fiables. C'est vrai qu'avec leur hauts salaires ils ne sont pas partie prenante et n'ont pas envie de côtoyer des pauvres !!!!

Écrit par : ChrisPike | 15/04/2010

On a donc le droit dans ce pays d'être un banquier incompétent, mais la pauvreté est autrement mal vue ! En fait, je ne pense même pas qu'elle soit mal vue, elle n'est pas vue du tout. La preuve ? On la résume à un chiffre : 8,8 % d'une population.

Comment, dès lors, ne pas comprendre que les pauvres demandent que l'on parle avec eux et non pas seulement d'eux ?

Écrit par : Michel Sommer | 15/04/2010

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