29/04/2010

La paille, la poutre et les jetons de présence d'Eric Stauffer

A vouloir décrédibiliser les institutions - la recette de tous les populistes - en mettant en cause cette fois-ci les maires et adjoints de nos communes, à jouer pour lui-même le jeu du député misérable à la Zola, le conducator Stauffer a une fois de plus exagéré. Et s'est discrédité pour qui accepte de regarder les faits avec objectivité dans deux domaines bien spécifiques. A croire cependant qu'il n'y a pas de limites en dessous desquelles il pourrait choir.

Il démontre primo qu'il ne connait rien au système ni au montant des indemnités des maires et adjoints, notamment de toutes les communes qui ne sont pas des villes. Le mandat des membres de l'exécutif y est en théorie à temps très partiel; sa rémunération est donc souvent symbolique, mais le temps effectif passé au service de la collectivité astronomique. Les critiques y sont en proportion inverse des compétences laissées par la loi aux communes genevoises. Au surplus, les budgets des collectivités publiques sont... publics. Qu'il aille vérifier sur pièce plutôt que de vociférer!

Un témoignage. Pendant huit ans, j'ai mis mon énergie à la fonction d'adjoint de ma commune, Soral, et je sais donc de quoi il en retourne. Parmi les avantages, voire les privilèges de ce mandat, les rencontres organisées par l'association des communes genevoises (ACG), les ordinaires et les extraordinaires, à Genève, les exceptionnelles, une fois par an, hors du canton. On ne soulignera jamais assez leur fonction latente, comme disent les sociologues, en clair, leur utilité cachée: permettre l'établissement d'une communauté non pas virtuelle, mais réelle d'élus. Pour échanger des informations, pour faire avancer des dossiers avec les communes voisines et avec l'Etat, pour nouer des liens souvent très solides d'amitié, c'est mieux que facebook.

Il prouve secundo sa capacité à ignorer ce que fait sa main gauche  - tenir la fourchette dans l'assiette au beurre - quand sa main droite ouvre son porte-monnaie pour percevoir des jetons de présence qui en font le député probablement le plus chèrement rétribué de la République. A telle enseigne qu'il met tout en oeuvre pour les transformer en salaire, avec le dispositif de cotisations sociales que cela implique. Sans le moindre égard pour les coûts supplémentaires à la charge d'une République qu'il ne cesse d'appeler bananière. Un qualificatif méprisant, insultant même, pour Genève et ses citoyens.

A ce donneur de leçons infondées, deux leçons pas gratuites en retour.

  • Il se plaint d'être envoyé "en service commandé à Delémont, et le repas de midi est la charge des députés!!! Au prétexte que les députés touchent des jetons de présence". Et de comparer sa situation avec celle du fonctionnaire en déplacement dont les frais de bouche sont pris en charge. Il ose même évoquer le recours à la soupe populaire de l'assistance publique jurassienne.

Sauf que sa plainte est incomplète sinon indécente. Pour trois heures de séance dans la capitale du Jura, le conducator touchera, comme ses collègues, 770 francs (sept cent septante ou sept cent soixante dix francs - je souhaite être compris des frontaliers lecteurs de ce blog...). Soit 330 F pour la séance et 440 F pour le temps (4 heures) de déplacement, le billet en première classe étant payé en plus aux députés par l'Etat. Distraire dix francs pour deux sandwiches voire cent francs pour un festin de la St-Martin, voilà qui ne serait pas trop demander dans ces conditions.

  • Mais surtout le conducator accumule les jetons de présence. Alors que le total annuel moyen d'un député avoisinne 28 000 F par an, lui s'en met 66 000 F dans la poche. Comment diable ? Tout simplement en trustant les postes de commissaire. Il siège dans six commissions à l'heure actuelle (bientôt dans sept, semble-t-il), plus que ses deux lieutenants (cinq chacun). La conséquence de ces comportements cumulards est évidente: les quatorze autres "pauvres" collègues du MCG se voient réduits à se partager le reste des sièges attribués à ce parti. Leur revenu tourne ainsi en moyenne autour de 22 000 F. C'est trois fois moins que celui du conducator, certains députés percevant même moins de 10 000 F par an. Tout cela pour les seules séances de commission dont d'ailleurs il s'absente plus qu'à son tour quand il n'y rédige pas ses communiqués de presse.

L'on pourrait encore ajouter les séances plénières, pour plus de 10 000 F par an, et celles du bureau du Grand Conseil. Et puis aussi les rapports de minorité à la pelle, souvent pro forma, juste pour en toucher les bénéfices médiatiques tout autant que pécuniaires. Au total, l'on n'aurait qu'une première approximation de ce que ce prétendu Mr Proper de la politique locale soutire comme revenu d'activités qui ne devraient être que de milice. Pour cet amateur de transparence, voici un beau défi: publier sa fiche de paie parlementaire !

Au fond, on en vient presque à penser que le grand drame de la vie politique d'Eric Stauffer, c'est de n'avoir pas pu être calife à la place du calife de SIG, avec toutes les prébendes qui s'y rattachaient.

 

 

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19/04/2010

L'Etat, la Ville et les frontaliers: une réplique au MCG

"Nous ne parvenons pas à obtenir de réponse concernant l'emploi de frontaliers aux SIG, dans les communes ou à l'Hospice général", se lamente encore et toujours, dans les colonnes de la Tribune de Genève du 16 avril 2010, Eric Stauffer à l'occasion du dépôt d'une pétition anti-frontaliers du MCG. Elle est signée, excusez du peu, par 4603 personnes abusées (combien de frontaliers parmi elles ?...) par la rhétorique de ce parti opposée à l'engagement de non-résidents par des employeurs publics.

Il ne s'agit pas de réfuter ici l'argument de fond - les frontaliers prennent la place des résidents -, mais, pour aujourd'hui, simplement de montrer qu'une fois de plus, le tribun d'Onex parle, mais a plus de peine à lire les blogs de la Tribune qui le contredisent et surtout les réponses du Conseil d'Etat à ses propres questions. En outre, sentant peut-être le sol se dérober sous ses pas, il met dorénavant en cause les communes. Mais ce n'est pas parce que c'est plus gros que ça doit mieux passer, preuves à l'appui contre ses dires.

Comme je m'y étais engagé dans ce blog en octobre 2009 au sujet des infirmières, j'avais répliqué en novembre avec des données concernant l'Etat et les plus importantes régies publiques. Selon celles-là, SIG employait en 2009 5,5% de détenteurs d'un permis G (frontaliers au sens strict) et l'Hospice général 10%. Ces chiffres avaient été confirmés par la réponse du Conseil d'Etat à l'Interpellation urgente écrite 853 de M. Stauffer (Pour le détail, lire http://www.geneve.ch/grandconseil/data/texte/IUE00853A.pdf). 

S'agissant de la Ville de Genève, un coup de fil - c'est si facile - à l'édile compétent m'a permis d'apprendre que la plus importante municipalité du canton compte 80 frontaliers (soit 2,2%) sur 3601 fonctionnaires, au 15 avril 2010. 80, et pas 800 ni 8000 (fantasme, fantasme...) sur 3601.

Je suis prêt à prendre le pari que 43 des 44 autres communes en dénombrent encore moins. Pour la 44e, Soral, c'est 0% !

D'où mon conseil qui, évidemment, ne sera pas suivi, car il n'est pire sourd et aveugle que celui qui ne veut entendre ni voir la réalité: que le MCG prenne contact directement avec les communes ou les entités publiques pour en connaître le nombre de frontaliers. Mais ce serait évidemment contre-productif pour ces chasseurs de boucs-émissaires.

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15/04/2010

La pauvreté n’est pas qu’une affaire d’argent

La Conseil fédéral a rendu publique la « stratégie globale de la Suisse en matière de lutte contre la pauvreté », un long titre pour une longue réponse, en 139 pages[1], à une motion d’une Commission parlementaire. Une longue réponse d’où les pauvres, avec leurs demandes, sont paradoxalement presque absents.

A large respiration, le rapport fédéral prend en considération toutes les étapes de la vie : la pauvreté, ça peut commencer dès l’enfance, avec des ratés à l’école, ça s’accroît parfois à l’âge adulte, surtout pour les familles monoparentales, ça s’efface souvent au troisième âge, grâce à l’efficacité du système suisse des retraites. Ce document est à la fois riche en propositions, à l’aune de la complexité du phénomène, et d’une pauvreté assumée quant aux moyens mis à disposition par la Confédération pour combattre ce fléau, fédéralisme oblige.

Sa carence la plus frappante touche aux « attentes des personnes concernées par la pauvreté ». Seul un maigre avant-dernier chapitre, portant ce titre, lui est consacré. Or ses cinq pages sont capitales. Elles démontrent, paroles de pauvres à l’appui rapportées ici, que la pauvreté n’est pas qu’une affaire de collaboration institutionnelle entre assurances sociales (chômage, invalidité et aide sociale). Ou de lutte contre les effets de seuil et, partant, contre les incitations négatives à travailler.

Certes, la pauvreté est liée au manque de formation, lui-même cause de chômage ou à tout le moins de bas salaire. Avec, à la fin du jour, l’exclusion sociale qui définit la pauvreté en Suisse : Exclusion absolue : « je saute le repas de midi, je dois bien économiser quelque part ». Exclusion relative : « je n’achète pas d’habits neufs, et cela pose problème par rapport à mon intégration ». Précision : en 2007, la Suisse comptait, selon les derniers chiffres officiels disponibles, 380 000 personnes entre 20 et 59 ans au-dessous de la ligne de pauvreté, soit 8,8% de la population considérée. A quoi peuvent s’en ajouter 234 000 autres (3,1%) à qui l’aide sociale permet de franchir ce seuil. On est loin du million de personnes qu’annonçait Caritas à la même époque.

Mais se limiter au manque de collaboration interinstitutionnelle, « cette conclusion centrale du rapport », c’est ne regarder la pauvreté que de l’œil gauche, celui que privilégient notamment les institutions d’entraide dont l’influence est sensible sur la teneur de ce document. C’est oublier que l’offre de moyens financiers, s’additionnant les uns aux autres, est insuffisante pour répondre aux demandes des pauvres. Qui « revendiquent essentiellement le droit de participer, de même que du respect et de l’estime ». Bref, d’être considérés comme des êtres humains que l’on aide à se relever, non comme des assistés maintenus dans un état de dépendance.

Cette conclusion n’aurait pas manqué d’être renforcée si les auteurs du rapport avaient interrogé un échantillon représentatif de pauvres. Trois maigres sources, dont une qui se limite à douze interviews, qui dit moins ? « Parlez avec nous, pas de nous ». Le reproche est éloquent. Sans combiner l’offre et la demande, le risque de mettre en branle des moyens inadéquats voire disproportionnés n’est pas mince[2].

Ce rapport est désormais mis en consultation. Les cantons ont annoncé un contre-rapport pour l’été 2010. L’Association des villes suisses se plaint d’ores et déjà que la Confédération n’entende pas jouer un rôle majeur dans la lutte contre la pauvreté. La gauche réclame des entreprises un salaire minimal. Ses compagnons de route rêvent d’allocation universelle. Caritas se fixe pour but de réduire de moitié la pauvreté d’ici à 2020.

A tous, ce rappel : depuis 1992, la proportion de pauvres a oscillé autour de 8%, bon an mal an, crise ou pas crise. Les maux relatifs et concrets se combattent mal à coup d’affirmations absolues et abstraites. 

(paru dans Entreprise romande du 16 avril 2010)



[2] Un exemple d’excès de considération pour l’offre de prestations : l’extension aux indépendants du droit aux allocations familiales. Cet angle d’attaque de la pauvreté, mentionné jusque dans le communiqué de presse du Conseil fédéral, préoccupe probablement davantage le Parlement fédéral que les premiers intéressés. En matière de ciblage, on a vu mieux !

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