03/09/2010

La grande peur du pluralisme médiatique

 

La concurrence, c’est bon… pour les autres. Y compris dans le champ médiatique. La loi suisse limite plus sévèrement les cartels formels depuis 1995 ; contre des cartels informels, comme celui des idées, le combat est plus ardu. Les médias qui sont attentifs à la première dimension sont pourtant peu portés à l’auto-analyse pour la seconde. Pire : non seulement les journalistes ne réfléchissent pas à leur conformisme idéologique et à ses effets délétères, mais ils émettent des gloussements de vierges effarouchées face à l’intrusion de tout corps étranger, vite stigmatisé voire démonisé. Une double erreur funeste !  

 

L’erreur est d’abord quantitative. A offrir à tous le même menu, on lasse. Surtout s’il est végétarien ou de centre-gauche, comme la majorité des journalistes, et que le lecteur est carnivore, de centre-droit, comme la majorité des citoyens. Qui finissent par ne lire plus qu’un seul journal. Si possible gratuit. D’où un effet sur les recettes. D’autant qu’est ainsi favorisé le développement d’autres habitudes. Au lieu d’aller au restaurant, les gens se résignent dans un premier temps à manger à la maison ; ils finissent par s’en féliciter, surtout en zappant dans l’offre médiatique mondiale et sans redevance – pour le moment.

 

L’erreur est aussi qualitative. A rejeter la confrontation des idées, on appauvrit sa propre argumentation. L’esprit critique de l’émetteur en souffre. Sa force de conviction s’en ressent. L’intérêt du destinataire s’étiole. La démocratie en devient la victime, elle dont la dynamique exige au minimum un duopole idéologique.

 

Trois exemples d’allergie médiatique.

 

La création d’un comité éditorial par le nouveau propriétaire du « Nouvelliste », le quotidien valaisan, rend « lecteurs et rédacteurs inquiets », selon « Le Temps » du 16 août 2010. Même « l’establishment (serait) un peu préoccupé ». En tout cas plus que le lecteur de base, car le quotidien genevois ne s’est pas risqué au genre du micro-trottoir… Le fantasme de la censure, l’hydre de la réaction, le cancer du conservatisme planent donc à cause de « cet étonnant comité à cinq têtes comme on n’en connaît pas ailleurs dans les médias romands ».

 

Le rachat par le financier Tito Tettamenti  de la majorité des actions du groupe (1200 collaborateurs, plus de 200 millions de chiffres d’affaires) qui édite la « Basler Zeitung » (près de 90 000 exemplaires), au début de 2010, a été vu, outre Sarine, comme une extension de l’empire idéologique blocherien. Car cet achat a permis à un avocat bâlois, déjà proche de ce journal, d’en devenir l’éditeur. Un avocat qui est déjà président du conseil d’administration de la « Weltwoche ».

 

La Weltwoche, précisément. Cet hebdomadaire zurichois (près de 400 000 lecteurs) est lui aussi aux mains d’un autre proche de l’ex-conseiller fédéral. Qui, aux critiques, répond tout simplement « Mainstream, non merci ! ». Changements climatiques, pit-pulls, union européenne, voilà autant de sujets sur lesquels son interprétation diffère de celle de la quasi-totalité des médias helvétiques. Et explique l’hostilité dont cette publication souffre de la part de ses concurrents.

 

Le gros mot est lancé. Et pourtant c’est grâce à la concurrence des idées que les mythes s’effondrent, que l’irrationalité régresse, que la démocratie s’incarne. Car elles tirent leur force non de l’absence d’opposition, mais de la démonstration de sa faiblesse.

 

La fin du bloc soviétique a rendu abstraite l’inhumanité de l’ « homme nouveau » communiste ; la présence d’un courant conservateur puissant en Suisse, y compris dans les médias, devrait plutôt être saluée par ses adversaires. Car elle ne peut que les aider dans leur reconquête de l’opinion publique.   

(Commentaire paru dans Entreprise romande du 3 septembre 2010) 

 

10:33 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Excellent papier!

Votre meilleur depuis longtemps!

Félicitations carnivores.


Pascal Décaillet

Écrit par : Pascal Décaillet | 03/09/2010

Gare au généralités, cher blogueur trop épisodique à mon goût. Ne tombez pas dans le piège de la généralité qui est l'antichambre du populisme: les journalismes (la presse, les médias), les frontaliers, les communistes et j'en passe. Au plaisir de vous lire plus régulièrement. Excellente fin de semaine!

Écrit par : JF Mabut | 03/09/2010

Les généralités l'antichambre du populisme, je ne vous le fait pas dire! C'est toujours facile de faire la morale aux autres, n'est pas JF Mabut ?

http://jfmabut.blog.tdg.ch/archive/2010/08/11/ramadan-hiltpold-n-est-il-pas-un-peu-naif.html

Écrit par : drôledegards | 03/09/2010

Les commentaires sont fermés.