25/07/2011

Tuer le messager ! La réaction primaire des Etats et des universités face aux mauvais classements :

Face au destin adverse, José Manuel Barroso et Angela Merkel puisent leur inspiration en Sophocle. Alors que l’agence de notation Moody’s vient de déclasser de quatre rangs, à Ba2, son pays, le Portugal, le président de la Commission européenne pousse la critique jusqu’à prétendre que « nos institutions connaissent un petit peu mieux le Portugal ». Sous quel angle ? Les intentions politiques ? Peut-être. Les progrès en cours ? Probablement. Mais l’état de la dette actuelle ? En aucun cas. Quant à la chancelière allemande, elle n’hésite pas à jeter le discrédit : « Moody’s, Futch et Standard & Poor’s « ne sont pas à l’abri des conflits d’intérêt ». Pour preuve, a contrario, l’excellent classement des USA malgré un endettement stratosphérique. On croirait entendre d’Antigone le vers « Personne n'aime le messager porteur de mauvaises nouvelles ». Pour soi, pas pour les autres.

 

Dans le même temps, les autorités universitaires françaises, pour prendre l’exemple d’un pays voisin, se plaignent du classement des hautes écoles de l’hexagone dans les classements internationaux. Avec seulement trois établissements figurant dans la liste des 100 premières universités mondiales, selon le classement dit de Shangaï de 2010, la France fait effectivement pâle figure. Et de critiquer les critères, certes rudimentaires, retenus par celui-là, qui favorisent les hautes écoles anglo-saxonnes, au nombre de 19 dans les 20 premières places. Au fond, c’est comme pour le Messager de la pièce de Shakespeare s’adressant à Antoine – le nez de Cléopâtre n’est pas loin : « the nature of bad news infects the teller ».

 

Par un parallélisme qui n’étonnera pas, les gouvernants européens comme les responsables universitaires à la tête d’institutions mal classées réagissent selon un processus qui tient de la dissonance cognitive. Confrontées à des informations désagréables, ils sont tous mal à l’aise et cherchent alors une solution pour sortir de leur embarras. Trois voies leur sont offertes.

 

Eviter le message en le niant est le plus difficile, car, du côté des Etats, les crédits annoncés fondent, la faillite se rapproche ; du côté universitaire, les étudiants comme les enseignants voire les bâilleurs de fonds choisissent d’aller voir si ailleurs les raisins sont plus verts. Interpréter le message en le rationalisant ou en le minimisant est une autre possibilité, fréquente mais peu convaincante à long terme. L’affronter, quitte à en faire la critique serrée, est le plus douloureux, mais le plus salutaire. 

 

Le recours à la création d’une agence européenne voire nationale de notation de la santé économique et financière des Etats n’est en tout cas pas la panacée. Que dira-t-elle d’autre, si elle est vraiment indépendantes des pouvoirs en place ? Tout au plus recourra-t-elle à des critères plus raffinés.

 

Une chose est sûre. Dans le domaine universitaire, le classement plus complexe du Times Higher Education (THE) ne retient lui aussi que trois hautes écoles françaises dans les 100 premiers classés, en fait des « grandes écoles ». Quant à celui de Leiden, purement bibliométrique, il ne leur laisse qu’une modeste place. La langue des encyclopédistes est désuète. 

 

La Suisse[1], en revanche, place en 2009 trois hautes écoles dans le classement de Shangaï, quatre dans celui du THE, et six dans celui de Leiden. Une raison majeure de cette excellence, que l’on retrouve dans d’autres petits pays, comme les Pays-Bas et la Suède ? Un lien très fort avec l’importance des investissements, reflet d’une priorité politique et d’une conviction de la société dans la valeur de la science et de la recherche.

 

Dans ce tableau d’excellence, une ombre : l’absence au sommet des classements du domaine des sciences humaines, au sens large. Là aussi, il s’agira d’éviter le déni de réalité en donnant une réponse adéquate : soit accepter cette relégation relative, quitte à spécialiser les universités, soit prendre le taureau par les cornes. Mais en aucun cas répondre comme Churchill qui ne croyait que dans les statistiques qu’il avait lui-même falsifiées. 

(chronique parue dans l'Agefi du 22.7.2011 sous le titre "Le dénigrement des rankings. La réaction des Etats et des universités face aux mauvais classements est similaire: il faut tuer le messager. Une réaction un peu primaire")

 



[1] Voir les classements et les références sur le site officiel www.universityrankings.ch.

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Commentaires

Si l'on tient compte de toutes les administrations nationales et européennes, banques nationales, Fond monétaire européen, commission des comptes, la banque européenne, FMI, ne cherchez pas docteur, quand le patient montre du doigt son estomac, il se fait opérer pour le doigt !

En fait l'Europe ou l'euro, n'existe simplement pas, tout se passe sous "la prose papier" de journaux spécialisés qui y ont perdu leur latin.

Et si on rajoute Baroso, il ne faut pas oublier l'opus déï, ça en fait des rendez-vous !

Écrit par : Corto | 25/07/2011

C'est tellement vrai mais malheureusement on retrouve de plus en plus ce scénario à tous les niveaux de notre société dans les grands thèmes qui nous préoccupent et même à l'interne de la plupart des sociétés. Vous n'avez que l'embarras du choix des exemples. Il faudrait que cela change ou il faudra faire avec.

Écrit par : Pierre Bonzon | 26/07/2011

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