01/08/2011

L’appel d’Avusy : Schengen plus pour plus de sécurité !

Chères Avusiennes et chers Avusiens,

Merci tout d’abord d’accueillir ce soir, dans votre commune, le voisin soralien qui, pour des raisons familiales d’abord, se sent un peu chez lui en étant chez vous. Et qui, précisément parce que Soralien, vit aussi aux marges du pays, à sa frontière.

C’est par le biais du thème de la frontière, de son évolution et de son usage, bon par la plupart de ceux qui la franchissent, mauvais par une minorité, que je vous propose d’entrer dans cette réflexion sur la signification de ce 1er août 2011 pour nous, d’Avusy, de Soral, ou de Bâle, de Chiasso ou de Gondo, bref, de toutes les communes frontalières suisses. Et d’en sortir avec un appel pour plus de sécurité pour les citoyens, dans l’esprit du Pacte de 1291 comme du Traité de Schengen.   

Quel meilleur jour que celui de la Fête nationale pour évoquer primo le lien confédéral, secundo notre identité si singulière, mais aussi, tertio,  les menaces qui pèsent sur notre « bonheur suisse » pour reprendre le titre d’une enquête de sociologues publiée dans la foulée de l’Expo de 1964, du temps de la modernité triomphante et sans souci, de la confiance illimitée dans le progrès scientifique et technique, en pleines Trente Glorieuses, d’un temps aussi où le sens de la vie donnait la priorité à l’avoir sur l’être, à la société de consommation pas encore remise en question par Mai 68 ?

Or parmi ces menaces, l’une vient, comme en 1291, de l’extérieur. Ce n’est plus évidemment sous la forme d’un conflit avec les Habsbourg, les représentants d’un Empire auquel la Suisse a de fait appartenu jusqu’au Traité de Bâle, en 1499, et formellement, sur le plan juridique, jusqu’au Traité de Westphalie, en 1648, année de la fin de la guerre de Trente Ans. C’est désormais sous la forme plus diffuse d’une criminalité importée. Du coup, certains dans notre pays en viennent à adopter une position de fermeture, à vouloir même poster l’armée aux frontières, comme si nous étions en guerre ; d’autres au contraire nient le problème, comme si ne passaient par nos douanes que d’inoffensifs travailleurs frontaliers – dont un tiers sont des Genevois, rappelons-le. Alors qu’il s’agit au contraire d’affronter ce problème pour le maîtriser en nous référant à notre lien commun, en respectant notre identité, nos valeurs et l’esprit voire la lettre des Traités que nous avons signés.

Le thème de la frontière

Quel meilleur moyen que le thème de la frontière pour cerner les dimensions de ce lien, de cette identité, de ces menaces ? Une frontière dont je relève tout de suite l’arbitraire, mais aussi la réalité. Passons sur la frontière interne, entre nos communes, qui nous a séparés il y a un peu plus de 150 ans alors qu’avec Laconnex nous avions été, pendant quelques décennies, à peine réunis à la Suisse, une seule et même commune. C’est de la frontière qui nous sépare de la France, et donc de l’UE, qu’il s’agit.

Cette frontière aurait pu être reportée au-delà de l’horizon, et en tout cas du Salève et du Jura, englober bonne partie de la Haute-Savoie actuelle si les vues de Pictet de Rochemont l’avaient emporté en 1815. Ou encore si la pétition signée en 1860 par quelque 13 000 habitants du Chablais et du Faucigny – à quelques mois du plébiscite de 1860 sur l’annexion de la Savoie à la France – n’avait pas tout simplement été classée par l’Assemblée fédérale de l’époque.  

Les choses sont comme elles sont. Les frontières actuelles ne peuvent être niées, même si le Traité de Schengen, ratifié par le peuple suisse en 2005 et en vigueur depuis 2008, a modifié la pratique du passage de la frontière, ce dont les touristes se réjouissent évidemment, même s’ils sont plus rares cet été.

Un lien perpétuel pour la paix et la sécurité

Sens du lien d’abord. Le Pacte de 1291 insiste dès la première phrase sur l’importance de la paix et de la sécurité, qui sont les conditions formelles de toutes nos libertés. « C'est accomplir une action honorable et profitable au bien public que de confirmer, selon les formes consacrées, les conventions ayant pour objet la sécurité et la paix ». Peut-on être plus clair ?

 Une identité faite de modestie, de résistance, de clivages multiples

Identité ensuite. L’appel lancé en 1291 a en tout cas progressivement convaincu, de proche en proche, d’autres cantons qui se sont ralliés au fil des siècles à l’esprit de résistance originel. Ils se sont convaincus de la nécessité de rester petit, expression de la modestie suisse. Car la Suisse, c’est un peu Peter Pan, c’est le pays qui ne voulait pas grandir. C’est le Pays qui a refusé d’englober jadis la Leventine et le Voralberg naguère, au sortir de la première guerre mondiale, et pas seulement la Savoie, pour ne pas remettre en cause ses équilibres d’horloger.

Mais singularité de cette identité aussi . Le Pacte défensif de 1291 a été pensé par des gens « âpres à défendre », comme l’a écrit l’historien (et ancien conseiller fédéral) Georges-André Chevallaz : « on ne s'unit pas pour se fondre dans une communauté harmonieuse, mais pour défendre ses droits, pour résister en groupant ses forces. (…) La Confédération, elle, à contre-courant souvent de l'histoire européenne, s'est construite contre ».

Et puis il y a la diversité de la Suisse, qui fait que, dans ce pays, aucun clivage, linguistique, confessionnel, social, urbain-rural, centre-périphérie, n’est dominant, même pas celui du Roesti. Voilà pourquoi la Suisse est l’un des rares Etats réellement fédéraux du monde.

Le défi de l’interdépendance : avantages

Défi enfin. Car cette identité modeste, résistante, fédéraliste, est mise au défi non tant par l’existence en soi du vaste monde, mais par l’interdépendance dans laquelle vivent les pays qui y coexistent. Une interdépendance dont la Suisse est une fervente partisane de toujours, depuis que les Waldstaetten contrôlaient le passage du Gothard. Les péages, ça rapporte !

Et effectivement, comment la Suisse aurait-elle pu lutter contre sa pauvreté, puis construire sa prospérité si l’extérieur n’existait pas ?

C’est d’abord vers ce vaste monde qu’ont émigré des Suisses par dizaines de milliers, notamment au XIXème siècle, siècle de misère voire de famine.

C’est ensuite dans ce vaste monde que quelque 700 000 compatriotes commémorent aujourd’hui la même fête que nous, parfois avec une intensité et un respect rendus plus forts par la distance. Soixante pour cent d’entre eux (480 000) vivent de l’autre côté de cette frontière, dans l’Union européenne. C’est même la France qui abrite le plus gros contingent suisse, comme à l’époque des régiments au service des rois, avec 180 000 des nôtres !

C’est encore vers ce vaste monde, et d’abord vers l’UE qu’exportent non sans peine nos entreprises, avec plus d’un franc sur deux de notre PIB qui est gagné à l’exportation, et bien soixante centimes dans chacun de ses francs qui provient de l’UE.

C’est enfin de ce vaste monde, mais surtout de sa partie la plus proche, l’UE, que provient le million et demi d’étrangers résidant dans notre pays. Tous ensemble, nous travaillons, généralement dans le respect de nos différences, à accroître notre bien-être commun. Et les mariages mixtes sont là pour nous en convaincre, jusque dans nos familles.

Deux rappels pour résumer. Soixante pour cent des 700 000 Suisses de l’étranger vivent dans l’UE, soixante pour cent de chaque franc gagné à l’étranger par nos industries exportatrices le sont dans l’UE, c’est dire l’importance des Accords bilatéraux. 

Revers de l’interdépendance

Mais cette interdépendance a aussi son revers : c’est l’interpénétration imposée qui nous oblige à redéfinir nos moyens de protéger le bonheur de vivre en Suisse, que l’on y soit Suisse de toujours ou d’adoption, ou que l’on soit étranger.

Pour vivre heureux, il faudrait vivre caché, dit le proverbe. La chose n’est plus possible sur ce globe, sauf peut-être pour certaines tribus de l’Amazonie. Non, en fait, pour vivre heureux, chers Avusiens et Avusiennes, il faut d’abord vivre protégé de ceux qui s’ingénient à saper les conditions de notre bonheur. Dans l’échelle du psychologue Maslow, le besoin de sécurité arrive au deuxième rang, tout de suite après le besoin de nourriture. Ce n’est pas un hasard.  

Certes, Schengen a conduit à nombre d’avantages, y compris pour ceux d’entre nous qui faisons en partie nos courses en France le weekend. Une bonne tomme de Savoie mérite toujours le déplacement jusqu’à la fruitière, comme « ils » disent, ou au marché de Viry !

Or Schengen, c’est aussi certains désagréments. Non pas l’augmentation du trafic automobile qui lui est imputé à tort – cette augmentation résulte en fait des Accords bilatéraux sur la libre circulation des personnes. Mais l’augmentation - ou en tout cas l’existence à un niveau très élevé - des délinquants, venant et repartant de l’autre côté de la frontière ; et puis c’est encore la fin de la possibilité des contrôles systématiques à la frontière sans avoir à les justifier par des circonstances extraordinaires. Or le passage de personnes venant commettre des délits en Suisse et la porosité de la frontière sont deux dimensions fortement liées l’une à l’autre.

Certes, pour partie, ceux qui y attentent à notre sécurité, cette petite minorité de trafiquants, de délinquants, de criminels attentant à nos personnes et à nos biens, vivent dans ce pays voire en sont originaires. Mais pour une autre partie, ils proviennent de l’étranger, lointain ou proche.

Trop peu de contrôles et donc de gardes-frontière

Contre cet étranger lointain, des frontières nous protègent. Il y a les frontières dites extérieures de l’UE dont nous sommes partie prenante via le mécanisme Frontex de Schengen, par exemple entre la Finlande et la Russie ; elle nous sont rappelées lorsque nous atterrissons à Cointrin de pays situés en dehors de l’espace Schengen ; rien qu’à notre aéroport, 150 gardes-frontière s’en occupent.

Contre l’étranger proche, en revanche, la présence physique des douaniers s’est réduite comme peau de chagrin, mais déjà avant l’entrée en vigueur du Traité de Schengen. Aujourd’hui, de tous les postes-frontière du canton, seuls 3 sont encore tenus, pour parler en douanier, dont un gardé 24 heures sur 24. Perly est en outre le seul à disposer de moyens électroniques de contrôle des véhicules. Mais il n’y a plus personne à Soral, comme du temps de mon enfance, ni à Sézegnin, ni aux 30 autres postes du canton. Genève-Emmental, même combat de trous !

Certes, il y a les patrouilles volantes, mais, pour des malfrats déterminés, quoi de plus facile que de jouer les passe-frontière face aux trop rares gardes-frontière ? Et malgré un effort récent de la Confédération, il en manque toujours plusieurs dizaines, rien que pour Genève. Et ce manque est probablement de l’ordre de deux à trois cents gardes-frontière pour le pays dans son entier.

Schengen plus pour plus de  protection et de sécurité

A l’heure où le Danemark réintroduit des contrôles à ses frontières, forçant la Commission européenne à réévaluer bon gré mal gré les règles de fonctionnement du dispositif Schengen, où la Norvège meurtrie entend se protéger de la criminalité importée de Suède, il serait temps que les Autorités suisses se préoccupent enfin d’étudier la marge de manœuvre qui leur est accordée par le Traité de Schengen, voire qu’elles donnent de la voix, diplomatiquement s’entend, à Bruxelles. Or elles ne semblent pas encore avoir pris la mesure, ou en tout cas pas toute la mesure, du problème que vivent les Suisses sur le terrain, un problème dont nous sommes trop souvent les témoins sinon les victimes.  

Il ne s’agit donc pas ici de plaider pour l’abrogation du Traité de Schengen ou sa renégociation, ce qui reviendrait au même. Cela aurait pour effet de mettre la Suisse dans une position impossible pour les autres négociations que nos diplomates mènent à Bruxelles, par exemple sur l’énergie ou la sécurité alimentaire, outre le dialogue sur la fiscalité. Il y aurait aussi les répercussions sur l’ensemble de nos relations présentes. La pyromanie, très peu pour moi, oserais-je vous dire en ce soir où les fusées et les pétards sont à la fête !

Il s’agit au contraire d’aller vers une amélioration de Schengen, vers un Schengen +, un Schengen suisse si l’on voit le plus comme une croix, un Schengen exploité au maximum de sa marge de manœuvre, surtout s’il était modifié par l’UE dans un sens de plus grande sévérité à l’égard des délinquants.

Je sais que ce n’est ni le moment, ni le lieu d’entrer dans des considérations techniques sur les modalités de ce Schengen plus. Mais je sais aussi qu’il serait irresponsable et que ce serait même faire injure au Pacte de 1291 que de ne rien entreprendre pour mieux protéger nos concitoyens de cette menace extérieure.

Des propositions sont donc attendues du Conseil fédéral, les parlementaires responsables du budget de la Confédération devront mettre les moyens financiers à disposition. Bref, une volonté commune doit se dégager pour donner une solution à ce problème.

L’appel d’Avusy

C’est donc en me référant à l’esprit des fondateurs de notre pays que je leur lance, que je vous lance cet « appel d’Avusy » – auquel Soral ne sera que trop heureux de se joindre, je l’espère, et pourquoi pas Bâle, Chiasso et Gondo.  

J’espère vous avoir convaincu de son utilité, chers Avusiens et chères Avusiennes, pour que la frontière qui nous distingue de nos amis vivant en France ait un sens réel voire redoutable pour les hors-la-loi qui en proviennent.

J’espère surtout que nous sommes d’accord pour que cette même frontière soit une ligne en deçà de laquelle nous pourrons continuer à développer nos valeurs, à cultiver notre identité, à affronter d’autres défis plus exaltants que la seule sécurité. En fait partie, avec nos voisins proches ou lointains le développement de nos échanges économiques, sociaux, culturels. En fait aussi partie, je m’adresse ici aux générations montantes, l’amélioration jamais achevée d’une formation exigeante adaptée à la complexité des temps, un sujet qui me tient à cœur, un sujet pour autre discours de 1er août.

Et, soyons-en certains, nous réussirons  dans toutes ces entreprises par amour de la Suisse et de nos libertés. A vous tous, je souhaite une très chaleureuse fête nationale.  

Vivent Avusy, Genève et la Confédération suisse !

(Version de base de laquelle est extraite l'allocution prononcée à Avusy)

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Commentaires

Qu'en est il des boulversements récents en SAVOIE au sujet d'un traité caduque et que la france aurait bafouée ,etc...il me semble même avoir lu quelque part que 55ou60 % des Savoyards tenaient a intégrer la confédération telle qu'ils auraient dû déjà l'intégrer en mars 1860?
Il parait que cette question politique met mal a l'aise,tant a Paris qu'a Berne...

Écrit par : pierrot 01 | 01/08/2011

Faux pour les caméras....
Elles sont en place aux passages de Rozon, Thonex, Veyrier, Fossard, Pierre à Bochet, Anières
Et encore il y en a cetainement encore plus, ça coûte des millions pour certianement pas de sécurité active.

Ou sont stockée ces images, qui les visionnent, va t on vers un fichage des suisses qui vont faire leurs courses en France ??????

Écrit par : AigleRouge | 08/08/2011

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