27/01/2012

Genève: une laïcité crispée et crispante

Semaine de l'unité des chrétiens. Sur France 2, chaîne publique française, des représentants religieux chrétiens se présentaient ensemble, dimanche passé, à l'heure des émissions où d'habitude ils se succèdent. Réformés, chrétiens orientaux, orthodoxes et catholiques romains s'exprimaient même depuis le salon d'apparat de l'Hôtel-de-Ville de Lyon. Et pourtant la France vit un régime de séparation de l'Eglise et de l'Etat depuis 1905 qui se traduit par la non intervention de la première dans le domaine de compétences de l'autre, et réciproquement. Non intervention, mais pas hostilité, contrairement aux débuts houleux qu'avait connus cette relation, imposée par les anticléricaux, entre l'Eglise catholique et la République.

A Genève, il en va tout autrement. Depuis 1907, il n'y a plus de budget des cultes ni de religieux salariés par l'Etat. A l'époque, des libéraux et les catholiques s'en étaient notamment réjouis: moins de dépenses, et surtout moins de dépenses inefficientes, s'agissant en particulier des prêtres catholiques-chrétiens qui ne rassemblaient pas beaucoup de fidèles dans leurs églises confisquées à "Rome", à la suite du Kulturkampf, contrairement aux prêtres romains, qui avaient été exilés dans de petites chapelles bondées.

Sauf que les relations sont ici et maintenant plus basées sur une sorte d'ignorance voire une certaine impolitesse. Imaginer la mise à disposition de la Salle de l'Alabama pour une émission religieuse diffusée par la TSR réunissant les différentes confessions chrétiennes tient ainsi du fantasme. En revanche, ne plus aller aux cultes du Jeûne genevois, de la Réformation ou de la Restauration, comme la tradition l'imposait, ne pas prendre part aux funérailles d'un évêque, comme le protocole le prévoyait, déléguer un fonctionnaire à la cérémonie d'accueil de son successeur, voilà qui semble peu urbain et pourtant correspond à la réalité. Une réalité vécue aussi dans les relations entre l'Etat et les juifs genevois.

Et pourtant, la présence officielle des autorités politiques à certaines cérémonies religieuses phares pourrait répondre à la participation protocolaire des autorités ecclésiastiques aux moments majeurs de la vie politique. Les prestations de serment du Conseil d'Etat, des maires et adjoints et du pouvoir judiciaire à Saint-Pierre en font partie. Or le moins que l'on puisse dire est que notre Conseil d'Etat a réduit les contacts à une portion encore plus congrue. Dernier exemple en date, la rétrogadation des représentants religieux derrière les représentants de l'armée à Saint-Pierre, pour mentionner un exemple d'éloignement supplémentaire tiré de la mise à jour du règlement sur le protocole.  

Face à pareille attitude, l'église protestante est bien bonne d'inviter des élus à s'exprimer dans ses temples, comme celui de la Fusterie, et l'église catholique-chrétienne bien... chrétienne de leur donner la parole dans son église de la rue des Granges. Peut-être faut-il y voir, à défaut du pardon des offenses, une expression de l'espérance...

Quant aux autorités politiques, elles feraient bien de songer que le respect qu'elles souhaitent à leur égard, compte tenu de leur rôle institutionnel, serait conforté si elles accordaient un peu plus de considération à d'autres acteurs institutionnels, non-étatiques mais néanmoins respectueux de la démocratie. Ce renforcement mutuel - qui prend appui sur la séparation, positive à la vie démocratique, entre les églises et l'Etat, comme l'avait bien compris John Locke - est au passage une antidote de premier ordre contre la prise de pouvoir rampante menée par des mouvements communautaristes qui rêvent de mettre leurs propres lois au dessus des lois de la République. 

 

 

   

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Commentaires

Le christianisme, comme le judaïsme et l'islam sont des religions venues du désert, pas du tout compatibles avec l'espace européen.

Écrit par : Victor Winteregg | 27/01/2012

Les religions ont été inventées par des gens qui souffraient et voulaient donner un sens à leur souffrance.
La souffrance n'a pas de sens elle est là pour nous forcer à trouver une solution à un problème qui n'est pas régler.
Justifier la souffrance plutôt que de chercher à en faire disparaître la cause c'est du masochisme.
A part ça j'ai rien contre les masos. tant qui font pas chier les autres.

Écrit par : L' Amer Royaume | 27/01/2012

La laïcité c'est la séparation de l'Etat et des églises. C'est très simple. Les autorités n'ont pas à se rendre à et à cautionner des manifestations religieuses. Et les manifestations de l'Etat n'ont pas à se dérouler en présences des religieux nommés par les églises (qui ne sont pas des "autorités"), ni dans un édifice religieux.

Écrit par : Johann | 27/01/2012

On est en train de nous dire que la laïcité est un intégrisme - ce qui est parfaitement ridicule - d'où un malaise qui ne doit pas être. La religion est une chose privée, mais des références restent en accord avec une morale raisonnable, comme de ne pas tuer, voler, etc. Après tout, personne n'a le droit de chercher à détruire nos racines et notre identité judéo chrétienne.

A propos d'islamophobie :
L'islam intégriste est une idéologie politique sous un prétexte du religieux avec une politico- religieuse. En tant que telle, le rejet d'une idéologie ne peut pas être traitée comme une phobie.Il faut relever que nous ne rencontrons de graves problème qu'avec l'islam, rien de tel avec TOUTES LES AUTRES RELIGIONS.

¤ Le guide pol incorrect de l'islam et l'islamisation de l'Europe

http://www.gpii.precaution.ch/?p=51

Écrit par : Dominique | 28/01/2012

Merci, cher Monsieur pour votre réflexion et vos récentes prises de positions sur ce sujet, attitude d'autant plus méritoire qu'elle n'est pas électoralement profitable voire même contreproductive...

Je me permets e vous renvoyer à ma dernière note sur mon blog "protestant et citoyen", dont voici le titre et le début: "Religion: effacez ces traces de religion que je ne saurais voir!"
"Toutes traces des mentions religieuses (concernant les élèves) seront supprimées des documents d'archives du Département de l'instruction publique (DIP)" déclare la directrice de l'Unité juridique du Département (La Tribune du 17 janvier). Suite logique et normale des décisions déjà prises et appliquées depuis deux ans de ne plus demander la religion des élèves (demande qui était déjà facultative). Dont acte.
Il demeure que cette phrase et les termes utilisés font froid dans le dos...

Écrit par : Pasteur Daniel Neeser | 28/01/2012

En revanche, des leçons sur les religions, de façon neutre, seront les bienvenues et éviteront les mensonges religieux - plutôt lavage de cerveau - et le prosélytisme pratiqués par l'islamiste Ramadan dans le Centre islamique/iste aux eaux-vives!

Écrit par : Patoucha | 29/01/2012

".... la prise de pouvoir rampante menée par des mouvements communautaristes qui rêvent de mettre leurs propres lois au dessus des lois de la République."

Vous croyez qu'ils en sont conscients?

Y a-t-il un antidote au poison qu'est l'antisémitisme rampant engendré par des lâches et qui se transmet à leurs descendants au berceau!

Ce que les Chrétiens doivent à leurs frères ainés Par Alain René ARBEZ


Après vingt siècles de christianisme, et de longues périodes d’antisémitisme, la plupart des chrétiens ont perdu de vue l’origine hébraïque de leur foi. Les développements culturels de la foi issue d’Israël en terre païenne, les conséquences de l’antijudaïsme séculaire, tout a joué dans le sens d’une amnésie spirituelle tragique.
Pourtant, que cela plaise ou non, tout ce qui structure notre identité et notre pratique chrétiennes est issu du judaïsme : « chrétien » vient de « christ », mot grec pour l’original biblique « messie », (mashiah) terme qui n’aurait aucun sens en dehors de l’histoire d’Israël.
Nos Ecritures saintes elles-mêmes intègrent telle quelle la Bible hébraïque, à laquelle s’ajoutent les écrits du Nouveau Testament, midrash et conclusion définitive de l’étape précédente.

Pendant le premier siècle, la communauté des disciples de Jésus le Nazaréen était encore massivement juive; ce n’est qu’au cours du 2ème siècle que les païens arrivés en force dans l’Eglise ont changé, parfois brutalement, le profil initial de leur communauté de foi au Dieu d’Israël.
Le terme même d’Eglise, « ecclesia », est une reprise du mot biblique « qehal », l’assemblée des fidèles convoquée par Dieu. (Dans l’épître de Jacques, on trouve même le terme grec « synagogue » pour désigner le rassemblement des chrétiens.) Le terme « paroisse » lui-même, qui vient du grec « paroikia », était déjà utilisé pour désigner les regroupements de Juifs en diaspora, c’est à dire en Perse, en Egypte ou à Rome!

Vers la moitié du premier siècle, Paul le Pharisien devenu familier du Christ ressuscité, écrit à la jeune communauté des Romains: « ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte! » (Rom 11.18). Quelques décennies plus tard, l’évangile de Jean résumera la démarche en une formule simple: « le salut vient des Juifs! » (Jn 4.22).
C’est un fait que les premiers disciples et apôtres, tous juifs, comme Jésus, ont poursuivi naturellement leur pratique spécifique : prière, offrande, liturgie, interprétation de l’Ecriture, recherche d’une éthique en prise avec la vie; c’est bien en tant que croyants juifs qu’ils se sont ouverts à l’universel, et que pour cette raison, quelques décennies après l’expérience de la résurrection, ils ont reçu à Antioche, avec d’autres sympathisants du monothéisme juif, le nom de christianoï, c’est à dire messianistes. Après s’être désignés eux-mêmes comme les « viatores », les disciples de la Voie, ils ont été progressivement reconnus comme croyants à « l’avènement des derniers temps ».
D’où le rite du miqvè, chez les Juifs comme chez les Chrétiens du 1er siècle, l’ablution d’eau accompagnant la circoncision, tous deux signes d’appartenance au peuple de Dieu; on appelle même « baptême des prosélytes » une purification spéciale pour les païens sympathisants du judaïsme mais non circoncis, désirant marquer leur attachement à cette foi.
Peu à peu, seul le baptême subsistera chez les Chrétiens, afin d’assouplir les conditions d’entrée des non-juifs dans la communauté. Après la destruction du Temple de Jérusalem en 70, Juifs et Chrétiens, qui auparavant y priaient ensemble, vont se réunir dans des lieux de prière de remplacement, conscients les uns et les autres d’être finalement eux-mêmes la « demeure vivante » de Dieu qui n’abandonne pas les siens; ils deviennent le « sanctuaire » communautaire et itinérant de la Présence divine, la Shekhina.

Pour les Chrétiens, le repas eucharistique institué par Jésus dans l’esprit de la Pâque juive en est le prolongement; pour les Juifs, ce sera le rassemblement à la synagogue autour de la Torah. (A signaler que les catholiques ont gardé le pain azyme du seder pascal, avec la coupe de vin, par fidélité au mémorial juif de la libération d’Egypte, le zikkaron.)
Lorsque le nombre des Chrétiens s’est développé, on a construit des basiliques pour donner de l’espace aux liturgies, avec comme archétype le Temple de Jérusalem: l’autel, évoquant à la fois les sacrifices des périodes antérieures et le sacrifice du Christ, enracine toute célébration dans l’histoire sainte du peuple d’Israël.
La structure même de la liturgie chrétienne, méditation de la Parole de Dieu, action de grâces, communion, reprend le rythme du cérémonial juif. Le calendrier des fêtes chrétiennes s’inspire principalement des fêtes juives, comme Pâques et Pentecôte. Les prières communautaires se basent quotidiennement sur la récitation des psaumes, qui sont souvent chantés selon les traditions synagogales, ce qui va donner naissance au chant grégorien, typiquement oriental.
Les lampes à huile des sanctuaires rappellent les chandeliers et le décor du Temple de Jérusalem, évocation de la lumière qui vient de Dieu pour éclairer nos existences; les processions et l’encens lui-même remémorent les liturgies auxquelles Jésus a participé lors de pèlerinages, et où une fumée d’agréable odeur représente le mystère de la présence transcendante du Dieu vivant, comme aux temps de la nuée de l’exode.

On a souvent insisté sur le fait que Jésus n’était pas prêtre; c’est vrai et c’est faux. Vrai au sens où il n’était pas lévite, officiant permanent du Temple pour assurer les cérémonies de sacrifices d’expiation. Faux, parce que, suite à l’évolution antérieure du judaïsme post-exilique, tout Juif pratiquant avait clairement conscience d’être membre d’une nation de prêtres, et d’offrir à Dieu un sacrifice spirituel par son engagement religieux et éthique au quotidien.
Pour rendre témoignage au Dieu d’amour de sa Tradition, Jésus est allé jusqu’au sacrifice de sa vie, dans le registre du Serviteur souffrant d’Isaïe, ce que l’auteur de l’épître aux Hébreux considère comme sa manière d’être le grand-prêtre devant Dieu, celui qui ouvre aux fidèles le véritable sanctuaire du salut, celui par qui le sang versé efface définitivement l’empreinte du mal qui aliénait les consciences humaines.

Les ornements de la liturgie chrétienne, comme la chasuble et l’étole du célébrant qui représente toute l’assemblée unie face à Dieu, sont directement inspirés du châle de prière juif, le tallit. Les différentes formes de kiddoush, bénédiction traditionnelle, ont également trouvé leur place dans nos célébrations, sans oublier les onctions d’huile parfumée, lors de moments importants (engagement envers la communauté, prière pour un malade, effusion d’Esprit, etc).

Même le signe de croix sur le front, chose étonnante, vient du judaïsme, tout simplement parce que la lettre hébraïque tav, (voir Ez. 9.4) était communément tracée sur le front de juifs pieux en signe d’attachement à la Torah; et la forme ancienne du tav était X ou +.
Peut-être est-ce ce que Jésus a voulu dire, avant sa crucifixion, lorsqu’il a affirmé à ses disciples : « que celui qui veut être mon disciple porte sa croix… »(Mc 8.34) = c’est à dire « porte son tav, en forme de X », et donc: porte le « joug » de la Torah?…Jean le présente comme l’aleph et le tav, le commencement et la fin.

Celui qui est venu accomplir et non pas abolir l’enseignement de Moïse et des prophètes nous invite à retrouver la sève hébraïque de notre foi chrétienne.
Ce n’est pas une option facultative, si nous voulons prendre au sérieux l’humanité de Jésus, son enracinement, pour être ses disciples attentifs.
Etre fidèles au rabbi « vivant par delà sa mort », c’est prendre en compte toute l’incarnation de la Sagesse des pères qui s’est manifestée en lui. Sinon, impossible de considérer qu’en lui la logique de l’alliance, par laquelle Dieu rencontre l’humain, est parvenue à son accomplissement.

Alain René ARBEZ, prêtre, Genève

Écrit par : Patoucha | 29/01/2012

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