24/02/2012

Cadre frontalier, la nouvelle chimère

Les Hôpitaux universitaires genevois (HUG) comptent trop de cadres soignants frontaliers (110 sur 165), peu au fait de la mentalité et des réalités cantonales, à en croire leur directeur général. Un rééquilibrage au profit des résidents, à compétences égales, est dorénavant nécessaire. A noter qu’aux HUG, 21% des 1407 cadres moyens et supérieurs sont frontaliers.  

 

Cette déclaration explosive reflète peut-être une situation particulière à cette entreprise ; à cet égard, une évaluation factuelle ne manquera pas d’être exigée des autorités. Mais elle révèle au moins autant une préoccupation électoraliste. Car le terreau est fertile où de plus en plus d’acteurs politiques, inégalement préoccupés en paroles ou dans les faits par le respect du droit et des Accords bilatéraux, se disputent un électorat réticent à la présence des frontaliers, voire carrément xénophobe.   

 

Ce message renvoie pour l’heure à une analyse à froid de la présence des cadres frontaliers dans l’économie suisse et particulièrement genevoise, et d’abord au comportement des employeurs. Un comportement que certains voient rationnel, à la recherche du meilleur mélange de compétences professionnelles, d’appétence au travail, voire de connaissance du terroir – une forme d’obstacle non technique aux échanges, en langage « omcéen ».

 

Mais d’autres soupçonnent des responsables du personnel de préférence sinon antinationale, du moins pro-frontalière, surtout si ces derniers sont eux-mêmes frontaliers. A souligner qu’il n’existe pas, à cet égard, d’études scientifiques probantes. Pour autant, il ne faut pas exclure des comportements irresponsables. Une chose est certaine : une politique basée sur des quotas ou, pire encore, sur des pratiques discriminatoires n’est pas acceptable, que les victimes soient frontalières, étrangères ou suisses.

 

Sur le plan suisse, depuis la mise en œuvre des Accords bilatéraux (2002-2011), le pourcentage d’augmentation est de 10% pour la population active in toto, soit 403 000 travailleurs ; c’est le double de l’évolution connue dans la décennie précédente. Si la population active progresse, celle des cadres dirigeants, qui passent de 250 000 à 337 000 (+35%), augmente plus fortement ; cette « montée en présence » est faite pour moitié de Suisses, pour l’autre d’étrangers. Quant aux cadres dirigeants frontaliers, non compris dans les chiffres précédents, ils explosent de 6 490 unités, à 16295 (+65%).

 

En d’autres termes, la progression des cadres dirigeants suisses augmente, celle des étrangers la dépasse, celle des frontaliers est encore plus forte, autant d’effets relatifs de l’ouverture comme de la croissance de l’économie exploités par certains à des fins protectionnistes ou malthusiennes.

 

En revanche, les chiffres absolus permettent une appréciation plus mesurée : en 2011, sur 353 000 cadres dirigeants, frontaliers compris, les Suisses sont 251 000, soit 73% ; pour l’ensemble de la population active résidente et non-résidente, ils en représentent quasiment le même pourcentage. Bref, dans un pays où plus de sept travailleurs sur dix et plus de sept cadres dirigeants sur dix sont suisses, parler d’invasion de cadres étrangers ou frontaliers tient de l’abus de langage. Surtout si ce haut de la gamme des emplois témoigne de son intégration aux us et coutumes locaux.

 

Sur le plan cantonal genevois, le constat de l’Observatoire statistique transfrontalier est encore plus précieux[1]. Analysant la période 2000-2008 qui inclut la rupture induite par les Accords bilatéraux, il conclut « à un développement des postes à hauts salaires dans certaines branches, occupés surtout par des titulaires d’une autorisation de séjour, mais aussi d’un permis d’établissement, bien avant les salariés suisses. Si des frontaliers viennent également occuper de tels postes, ils sont plutôt l’exception ». Pour caricaturer, les traders viennent de Londres, pas d’Annecy. En revanche, à l’autre extrémité des rémunérations, « beaucoup de frontaliers arrivés entre 2000 et 2008 », car l’« accroissement de leur effectif (est) concentré, pour l’essentiel, parmi les bas salaires ».  

 

Bref, sauf à penser que ces chiffres sont faux, que l’échelle des salaires ne reflète pas celle des responsabilités ou encore que la situation a dramatiquement changé depuis 2009, les critiques genevois de la présence des frontaliers poursuivent globalement une chimère en s’attaquant aux cadres frontaliers. Même si le cas est intéressant pour les psychiatres des HUG...

(Chronique parue dans l'Agefi du 24 février 2012)

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Commentaires

Merci de ce texte, Pierre. Le problème c'est qu'au delà du fait que certains "citoyens" semblent avoir du mal avec les chiffres, il faudrait introduire la notion de "ressenti", comme pour la température en cas de bise... Chacun y va de son exemple de sa femme qui, de son copain qui, de sa voiture qu'il a fallu vendre... Un brave gars de chez nous, à priori, dont l'épouse a du céder sa place de parking professionnel à quelqu'un qui venait de plus loin. Pas de bol, cela aurait pu être de Chancy ou Morges, non, c'était de l'autre côté de la frontière, donc c'est de la faute aux frontaliers...
Et comme en face, certains ont la tête tout aussi prêt du bonnet (bon sang ne saurait mentir, et fondamentalement le sang savoyard et genevois est le même), on n'est pas sorti de l'auberge !

Écrit par : Philippe Souaille | 24/02/2012

Je n'ai pas vraiment d'avis, mais il est vrai qu'il était choquant de lire que 60% des cadres des HUG eut été frontaliers, maintenant vos chiffres parlent de 21%, ce qui est tout à fait normal pour un canton comme celui de Genève !

Comment, dans un cas pareil, être certain des chiffres, vous devez admettre que quiconque se confronte à un tel écart, a tendance à ne prendre aucun des deux chiffres au sérieux !!!

En fait, lorsque l'on dénonce des mensonges, le mal est fait, qui peut encore se fier à qui que ce soit dans ce domaine des annonces chiffrées ?

Ce genre d'exemple, ne fait que discréditer tout ce qui vient du politique et cela, malgré tout constat, profite également à l'auteur du crime !!!

Le mensonge est devenu un crime systématique en politique et cela est bien plus grave que des pourcentages quels qu'ils soient !

Écrit par : Corto | 25/02/2012

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