26/04/2012

Serono : éviter la sclérose

La condamnation à mort du siège de Serono par  le groupe allemand Merck ne doit pas être uniquement l’avant-goût amer de menaces aggravées pour le canton de Genève et, plus largement, pour le secteur pharmaceutique suisse. Menaces aggravées par l’impéritie absolue de politiciens au mieux rêveurs de lendemains qui chantent pour les emplois publics, au pire tueurs de la poule aux œufs d’or fiscaux.

 

Le temps est donc venu d’ouvrir avec eux un dialogue sans concession sur la croissance, sur les conditions-cadre dont doivent bénéficier les entreprises. Dialogue aussi sur les conséquences pour l’Etat-providence de leur disparition.

 

Mais une stratégie défensive ne saurait suffire. Il s’agit aussi de favoriser les centres d’excellence en termes de formation comme d’incubation d’entreprise créatrices de nouveaux produits. Il en va des emplois et des richesses dont Genève et tout l’arc lémanique auront besoin demain. Bref, il faut mettre en œuvre dans sa double nature l’économie de marché, cette « destruction créatrice de richesses », selon la formule de l’économiste autrichien Schumpeter[1].

 

Certes, à Darmsadt, siège de la plus vieille « pharma » au monde fondée en 1668, la décision de fermer d’ici à la fin du premier semestre 2013 le siège de la filiale Serono ne fait pas les grands titres des medias hessois, pas même de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, l’équivalent outre-Rhin de la NZZ. Et pour le groupe Merck qui compte 40 000 emplois dans le monde, il s’agit d’une restructuration comme il y en a eu et en aura d’autres[2], impliquant 500 suppressions d’emplois et 750 délocalisations. « Business as usual ».

 

Mais à Genève, cette distance est irresponsable, compte tenu des destins individuels et familiaux en jeu comme des conséquences pour le canton. D’ailleurs, la fin de l’ère Serono dépasse l’entreprise. Selon des estimations concordantes, un emploi dans le secteur pharmaceutique en crée trois autour de lui ; le total des postes de travail menacés dans l’économie locale pourrait donc exploser jusqu’à 5000, à mettre en rapport des 12 000 chômeurs cantonaux de mars 2012. De plus, aux pertes fiscales directes, de l’ordre d’au moins 50 millions pour le canton et la Ville, il faudra aussi ajouter les indirectes ; un doublement de la facture collective, de l’ordre de cent millions, n’est pas irréaliste si tous ces contribuables disparaissaient.   

 

Présentée comme le plus grand licenciement collectif de l’histoire du canton, la fin de Serono peut préfigurer la fin d’un rêve, celui d’une croissance sans fin, malgré ses nuisances, qui a créé 44 000 emplois en dix ans dans ce canton.

 

Elle peut aussi être l’occasion d’un sursaut « durable et solidaire » pour préparer la transition vers l’éclosion d’entreprises générant de nouvelles richesses. A condition d’être patient, jusqu’au jour du retour sur investissement, et surtout raisonnable, compte tenu des menaces planant sur d’autres pans de l’économie suisse et encore plus genevoise, tel le secteur financier. Là aussi, le futur exigera efforts et solidarité.  

(editorial d'Entreprise romande du 27 avril 2012)



[1] Pour preuve, l’évolution du « top 10 » des multinationales du canton entre 1995 et 2010 : le total des postes de travail y passe de 3760 à 10940, quatre groupes financiers y apparaissent, des industries informatiques en disparaissent et Procter & Gamble en devient le vaisseau-amiral avec près de 3000 emplois.  

[2] Au demeurant, cette décision fait partie d’un programme global de restructuration, annoncé en février 2012 ; celui-ci répond aux modifications du marché, et notamment à une concurrence féroce, et permettra de croître ailleurs pour produire des médicaments utiles à la santé des malades, la fonction première de l’entreprise.Voir http://www.merckserono.com/corp.merckserono_2011/en/images/20120423_Press_Release_e_tcm1494_92226.pdf.

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20/04/2012

Mariage CIA-CEH: l’heure de vérité ne sonnera pas deux fois

Le déni de réalité, la résistance au changement et l’incohérence morale n’épargnent pas les organes de certaines caisses de pension publiques. L’exemple de Genève est patent, car c’est le pire de Suisse[1]. Le taux de capitalisation y est en effet, à la fin du premier trimestre 2012, inférieur à 50% (calculé sur la base d’un taux technique de 3,5%) pour la CIA, la caisse des fonctionnaires cantonaux promise à un mariage coûteux avec la CEH, la caisse des établissements hospitaliers. D’où un besoin de réforme passant par des adaptations du système des retraites. La recapitalisation envisagée, s’étalant jusqu’en 2050, a un coût qui dépasse désormais six milliards, soit un montant égal au triple de l’effort collectif pour le sauvetage de la banque cantonale !

 

A défaut, le bailli fédéral serait appelé à intervenir, en application directe de la législation sur la prévoyance professionnelle. Adieu alors retraites généreuses naguère présentées pour compenser des rémunérations inférieures à celles du secteur privé, une thèse qui ne vaut plus, globalement, que pour les fonctions de cadre. Et bonjour mesures d’assainissement douloureuses.

 

Le déni de réalité n’est pas le moindre défaut qui a tétanisé les responsables genevois. Critiques et scepticisme se sont alliés pour s’opposer à la réforme du financement des institutions de prévoyance de droit public, singulièrement de leur taux de couverture désormais fixé à 80%. Or, le 1er janvier 2014, toutes les caisses publiques suisses, sans possibilité de « Genfereien », devront être conformes aux exigences fédérales. Au passage, on peut se poser la question de la responsabilité des organes genevois de ces caisses dans le coût du retard, pour l’assuré comme pour le contribuable, à prendre les mesures indispensables.

 

La résistance au changement n’a pas manqué non plus. Sa forme la plus aiguë se manifeste encore dans l’opposition à adapter des paramètres essentiels de la réforme en cours d’examen parlementaire. C’est ainsi que le taux de couverture n’est toujours pas calculé en appliquant le taux technique conseillé par la Chambre suisse des actuaires conseils. Là aussi, l’heure de vérité sonnera quand il s’agira de calculer le bilan d’entrée de la nouvelle caisse commune.

 

Une autre rupture doit intervenir. Elle concerne la croissance du poids financier de l’Etat. Partisans d’une linéarité sans faille, la gauche poursuit l’objectif d’une progression quantitative des effectifs de la fonction publique. Elle néglige deux dimensions : des salaires inconnus dans d’autres cantons et l’augmentation de la productivité du monde des services qui ne doit pas épargner les secteurs de l’enseignement et de la santé. Leur prise en compte peut amener à stabiliser et la masse salariale, et des effectifs qui regroupent, dans le canton de Genève, quelque 43 000 assurés. Dont seule une minorité n’est pas citoyenne…

 

L’incohérence morale est la pire des dérives à laquelle ce débat a permis d’assister. Depuis des lustres, des responsables de caisse de pension publiques, notamment romandes, ont vanté les mérites de l’investissement éthique. Or les voilà aujourd’hui contraints à quémander l’aide de la collectivité pour échapper à une réduction des prestations pour leurs assurés.

 

Du coup, ils avouent une double faiblesse. Par rapport aux caisses de pension alémaniques, autrement gérées. Par rapport aux contribuables frappés d’une double peine quand ils appartiennent au secteur privé. Outre le fait que la moyenne salariale de ces derniers n’est pas de 9000 francs, à la différence des collaborateurs de l’administration cantonale genevoise, ils sont souvent contraints de contribuer à l’adaptation de leurs propres retraites, et désormais à l’assainissement de celles des collaborateurs de la fonction publique. A Genève, ce sont près de 120 000 francs qui devront être versés sur le compte de chacun des quelque 43 000 collaborateurs de la fonction publique et assimilés. De quoi inciter à la retenue les assurés du secteur public. Et à la réflexion les contribuables du secteur privé, dont une majorité est citoyenne…  

 

Chronique parue dans l'Agefi du 20.04.2012

 

 

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