19/06/2012

Michèle Künzler, ou un tramway nommé déraillage

Le tram à Genève a 150 ans. La TG en profite pour en rappeler les hauts-faits dans un supplément (paru le 14 juin) intéressant à plus d'un titre. Il s'en dégage une certitude sur les erreurs du passé, dues à une ignorance de la demande, et une double crainte sur la connaissance de la réalité et sur les visions de la ministre des transports. Une double crainte qu'un nouveau déraillage ne se prépare, mais cette fois-ci à la charge de la collectivité. 

La certitude, c'est que le réseau ultra-développé, "de luxe", des années 1920 a été un fiasco économique et une absurdité sociale. Quinze lignes sur près de 125 kilomètres, d'Hermance à Chancy, ont coûté fort cher à leurs investisseurs privés sans servir à la population, notamment rurale. Tarifs élevés et pertes financières se sont conjugués dans une incohérence ignorante de la demande de transport. Bref, "le réseau suburbain (fut) un échec". La raison en a été, selon Christoph Stucki, ancien directeur des TPG et actuel responsable d'Unireso, la volonté de suivre l'air du temps, la mode. "Mais ils ont fait de mauvais business plans". Seul le soutien de l'Etat aurait pu sauver le réseau d'alors. Le réalisme l'emporta, et petit à petit il périclita avant d'être démantelé. Les contribuables l'échappèrent belle.

Presqu'un siècle plus tard et quelques pages plus loin du même supplément de la TG, voilà que la ministre actuelle des transports du canton entend "ne pas répéter les erreurs du passé et stopper nets les investissements". Alors que l'erreur avait été de trop investir ! Et d'en rajouter: "On a évidemment eu tort de démanteler le réseau de trams genevois, qui était l'un des plus performants d'Europe. S'il était resté en place, nous n'aurions aujourd'hui qu'à le rénover". Pour l'adéquation du réseau, on n'insistera pas sur sa méconnaissance du sujet: Genève n'était pas Berlin ou Milan. Pour la rénovation, on croit rêver. Pour qui se souvient du tram qui traversait Bernex dans toute sa longueur sur une voie unique, pour ne prendre que cet exemple, on ne peut que se demander si la conseillère exerçant la tutelle de l'Etat sur les TPG a perçu la modification du gabarit et de la cadence des trams d'aujourd'hui. Ou comment mieux illustrer la nostalgie romantique de son approche... 

Sauf que cela ne lui suffit pas. La voilà qui méprise "les deux ou trois foyers d'insatisfaction" que sont les habitants des Trois-Chêne et de Carouge souhaitant se rendre sans changement sur l'autre rive, et notamment à la gare. Un réseau complémentaire de bus (avec quel argent?) et le CEVA devraient faire l'affaire pour les Trois-Chêne. Et pour Carouge, le doute quant à la réalité du besoin constitue sa réponse. 

Et si le doute quant à la réalité de la connaissance des faits n'était pas plus à sa place ? A prétendre que le service est meilleur avec le nouveau réseau de trams, elle ne convainc plus personne. Et surtout pas les Genevois, citoyens lambda ou experts. Les notes autour de 4 sur 10 attribuées à sa politique dans un récent dossier de la TG (Tribune du 12 juin 2012) consacré aux transports ne semblent pas encore avoir atteint sa table de travail. Ni le diagnostic impitoyable qu'avait posé Vincent Kaufmann, spécialiste de l'EPFL, sur le nouveau réseau "fait par des ingénieurs pour des ingénieurs", mais pas pour servir la clientèle, maltraitée parce que captive; une situation inacceptable en particulier pour les voyageurs les plus âgés ou les personnes handicapées, mais aussi pour les enfants. Du réseau constellation au réseau consternation, telle était son appréciation il y a six mois (TG du 2 janvier 2012). Une appréciation qui n'a pas perdu une once d'actualité mais est toujours niée par Michèle Künzler.       

A l'heure où le Conseil d'Etat réfléchit à une nouvelle répartition des portefeuilles, on peut se demander si le moment n'est pas venu pour Michèle Künzler de réorienter ses intérêts, par exemple vers la promotion des produits du terroir et la renaturation des cours d'eau, où elle fait objectivement merveille, pour éviter un nouveau déraillage aux TPG. Pour le bien des Genevois qui sont des utilisateurs en puissance de TPG séduisants, contrairement à Curabilis... 

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Commentaires

Votre texte, avec lequel je suis objectivement d'accord, est-il conçu comme préparation d'artillerie à l'annonce d'un DCTI recomposé, où un magistrat PLR disposerait d'exorbitants pouvoirs ?

Écrit par : Pascal Décaillet | 19/06/2012

Merci pour ton soutien pour Carouge.
Notre demande de liaison directe vers la gare a été gentiment refusée. On nous a fait comprendre qu'il fallait que nous retournions jouer dans le préau.
Monsieur Kaufmann est venu nous expliquer que nous pourrions revenir a 5 lignes sans grandes difficultés d'organisation.
Nous pourrions même accepter une seule ligne supplémentaire des Trois-Chêne a la gare, ce qui permettrait un changement de quai a quai a Bel Air.
L'evidence en politique est aussi saugrenue qu'un inuit a poil sur la banquise.

Écrit par : Bertrand Buchs | 19/06/2012

Monsieur Décaillet sait fort bien que poser une question revient souvent à y répondre. Ou bien alors, Monsieur Weiss n'est pas du tout soumis à la loi de la causalité.

Écrit par : Mère-Grand | 19/06/2012

Votre texte reflète à n'en pas douter le grand malaise du système actuel et sa gestion en matière de planification.
Il faut relever que l'EPFL dispose d'un centre de compétence en matière de transport de haute tenue et vous avez relevé avec justesse les propos du professeur Vincent Kaufmann. Il subsiste un autre projet émanant de Genève concernant un tram innovant ne nécessitant plus de liens filaires en hauteur mais un système permettant de recharger une rame au différentes stations dans des délais très bref.
je ne puis que modestement relever que les personnes concernées tant à Genève que du côté de l'EPFL n'ont jamais été mise dans la même pièce pour un brassage d'idées innovantes.
A l'aube des projets "Grand Genève" et autres incubateurs, il serait certainement bienvenus de s'offrir les services de l'EPFL et de son centre de transport dans les meilleurs délais.
La seule problématique des transports pouvant à elle seule représenter au sein d'un département des enjeux que nous ne devrions pas gérer avec le seul regard Genevois mais en matière régionale
afin de préparer un avenir meilleurs.

Écrit par : tempestlulu | 20/06/2012

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